marchÉs Émergents

Le BRIC avant le BRIC

L’industrie horlogère n’a pas attendu l’ère de la globalisation pour s’intéresser au potentiel de développement des pays regroupés aujourd’hui sous l’acronyme BRIC

«Le commerce entre l’Europe et la Chine remonte au début du XVIe siècle, explique Arnaud Tellier, directeur du Patek Philippe Museum. Dès lors, une tradition horlogère se développe et se maintient en Chine.» On peut d’ailleurs admirer de nombreuses montres en pair fabriquées expressément pour les Chinois dans une des salles du Patek Philippe Museum. Des garde-temps doubles pour honorer une tradition chinoise qui voudrait qu’on offre toujours des cadeaux par deux, ou pour une raison plus pragmatique qui s’expliquerait par le fait que la Chine étant très éloignée de la Suisse, il fallait parfois plus d’un an pour qu’un modèle fasse le voyage aller et retour en cas de réparation nécessaire. Pendant cet intervalle, le propriétaire de la pièce pouvait porter la seconde montre de rechange. Une aubaine pour les artisans, qui en vendaient ainsi deux d’un coup.

Dès le XVIIIe siècle, la Russie également se passionne pour l’horlogerie par le biais du savoir-faire de Louis-Abraham Breguet. Le nom «Breguet» passera même dans l’usage commun pour parler d’une montre. Dans son roman en vers Eugène Onéguine, l’écrivain moscovite Alexandre Pouchkine (1799-1837) – qui fait partie de la noblesse russe de l’époque qui apprécie la haute horlogerie – écrit: «Un dandy qui se rend sur les boulevards […] Il y flâne à loisir, jusqu’à ce que la Breguet vigilante lui rappelle l’heure de midi.»

Dans le courant et la fin du XVIIIe siècle, le Brésil et l’Amérique du Sud en général se développent en tant que marchés horlogers. «Les montres créées à cette époque spécifiquement pour l’Amérique du Sud ont des diamètres de 10 à 15% plus grands que celles destinées à la Suisse ou à l’Europe, nous apprend Arnaud Tellier. Elles sont également plus plates, ornées de perles naturelles et d’émaux.» Des éléments de style qui répondent alors au goût de ces marchés. «De 1902 à 1930, la maison Gondolo & Laboriau – alors distributeur des montres Patek Philippe sur le marché brésilien – absorbe un tiers de la production de la marque.» Ceci en raison de l’expansion économique qui précède la crise de 1929. «Pour schématiser, à cette époque, Patek Philippe tient le marché horloger du Brésil avec son Chronometro Gondolo, et Vacheron Constantin celui de l’Argentine avec son Chronomètre Royal.» Une pièce introduite par Vacheron Constantin en 1907 et qui eut un succès immédiat en Amérique du Sud où la marque est présente depuis 1838 (Brésil) et 1845 (Mexique).

Enfin l’ouverture de l’Inde sera plus tardive. Vacheron Constantin s’y établit par exemple en 1849, à Calcutta. De 1915 à environ 1950, la clientèle de la marque compte de nombreux maharajahs qui achètent les montres suisses chez eux mais aussi en voyage. Ainsi, lorsqu’ils passent à Genève, ils n’hésitent pas à faire un détour par la boutique Vacheron Constantin sise alors à la rue des Moulins. Pour la petite histoire, lorsqu’en 1921 le souverain du Penjab, sir Bhupendra Singh, assiste à l’assemblée générale d’automne de la SDN, il passe au magasin et choisit dans le stock des dizaines de pendentifs, de bracelets et de montres, pour une somme totale de plus d’un million de francs suisses d’aujourd’hui…

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