Voyage

Brighton, «excentrique jusqu’à l’absurde»

Mélange de San Francisco et de Portland, la ville du sud de l’Angleterre épate par son ouverture d’esprit: Bienvenue à Tolérance-sur-Mer

Quand les mouettes marchent sur les trottoirs comme de vulgaires passants et aiment à engager la conversation avec vous, il y a de bonnes chances que vous soyez en vadrouille sur la côte anglaise. Mais elles ont vraiment l’air plus cool à Brighton, même si elles tentent de chiper votre déjeuner à la première occasion. Sans doute parce que l’ambiance est plus que particulière dans cette drôle de ville tout au sud du Royaume-Uni.

David Bramwell, l’artiste génial qui se cache derrière l’alias Oddfellow’s Casino, est venu s’y installer au début des années 1990, après un coup de foudre sans espoir de guérison: «Pour un jeune homme d’une vingtaine d’années élevé dans la misère du Nord, Brighton s’est révélée irrésistible. Je suis tombé sur une ville exotique qui m’a accueilli à bras ouverts. Par-dessus le marché, cette cité s’est révélée excentrique jusqu’à l’absurde.»

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Excentrique? Un qualificatif minimum, oui. Visuellement, c’est un mix de San Francisco, pour ses douces pentes omniprésentes dès qu’on s’éloigne du front de mer, et de Portland, pour ses hipsters à chaque coin de rue. Sauf que ça reste l’Angleterre et que ça va beaucoup plus loin que les Etats-Unis.

Tous ces freaks, déjà, monstres gentils qui donnent envie de sourire au premier coup d’œil, et puis d’autres gars nettement plus triphasés. Le taux de rastas blancs et de cheveux verts y est bien plus élevé que sur le reste de la planète (on a même vu des spécimens qui combinaient les deux, authentique). L’Angleterre connaît-elle peu de limites? Brighton a décidé de toutes les gommer, pour rendre l’existence très confortable à celui qui veut s’habiller en dehors des normes.

Il se sentira chez lui ici, quelle que soit l’option choisie, car toutes les audaces vestimentaires seront validées. Un pantacourt en jean délavé avec un long manteau de velours? Vendu. Idem pour les tatouages: un nœud papillon à l’arrière des cuisses relié à une femme-araignée sur le mollet? C’est un grand oui, et tant pis si on ne comprend pas tout.

Havre de coolitude

Pourquoi Brighton est-elle devenue ce havre de coolitude dans un pays industriel ou besogneux, en tout cas jamais réputé pour sa tranquillité citadine? Une première explication nous est livrée par Darren Tulett, journaliste football vedette en France. Ultra-compétent, mais reconnu dans un premier temps pour son originalité vestimentaire, et qui se fait sociologue le temps d’une plongée dans sa ville d’enfance: «Voilà vingt ans, les Londoniens en ont eu marre de ne plus pouvoir payer des loyers exorbitants. Ils ont cherché des solutions alternatives, et habiter à Brighton s’est rapidement imposé.»

La ville était déjà réputée pour la mode et la musique, et plutôt que de se taper 45 minutes de métro chaque matin, les habitants de la City préféreraient avoir une heure de train et profiter du cadre de vie. Les jeunes couples ont débarqué, les prix ont commencé à augmenter, mais rien de comparable à la capitale. «C’était la seule ville aussi sympa sur la côte Sud, c’est également pour ça qu’elle est devenue le lieu de rendez-vous de la communauté gay et lesbienne. Il n’y a que là-bas que tu pouvais être différent. Punk dans les années 70? Aucun problème à Brighton, alors que ça l’était davantage dans le reste du Sud, moins libéral, moins à gauche.»

Voilà pour la trame moderne de l’histoire. David Bramwell préfère, lui, nous emmener devant le Royal Pavilion pour une piqûre de culture générale. Très sagement, il nous laisse d’abord digérer le choc visuel. Un extérieur extravagant, à l’orientale, avec dômes bulbeux, pinacles et tourelles. Ça ne se calme pas à l’intérieur, loin de là: une ambiance chinoise, surcolorée, avec des hauteurs sous plafond démentielles. Parfois surchargé et à la limite de la farce, mais qu’importe: la folie est bien là, elle révèle celle du roi George IV, qui en avait fait son lupanar préféré au début du XIXe siècle. «C’était sa maison pour le week-end, c’est dire… C’est aussi pour ça que Brighton symbolise depuis toujours le fun et les dirty weekends tout près de Londres.»

Exilés volontaires

Les musées, les monuments, les expositions et la vie culturelle très active, d’accord. Mais Brighton, c’est d’abord une errance. Dans le quartier de North Laine, pour commencer, avec les boutiques de Kensington Road, là où tous les hippies du monde semblent s’être donné rendez-vous. «Tu vas faire des rencontres, tu verras, tu auras envie de passer ta vie avec eux», avait prévenu Darren Tulett. Et il est vrai qu’ils sont tous terriblement détendus, là-bas… Mais on les quitte pour filer à Kemptown, le quartier gay réputé pour sa vie nocturne. Enième surprise: on s’attend à un endroit bigarré et encore plus cinglé qu’ailleurs, mais c’est la grande sérénité des lieux et la touche rococo de l’architecture qui l’emportent.

On n’est plus qu’à quelques dizaines de mètres du front de mer, sa plage de cailloux, ses couleurs entre vert lagon et bleu métallique, puis sa ligne de séparation. A l’ouest, les pièges à touristes et les odeurs de malbouffe; du côté est, une invitation à la flânerie, à l’évasion. Entre les deux, une jetée qui accueille le Brighton Pier, sorte de fête foraine permanente avec ses relents de fish and chips. La caricature n’est jamais loin, mais c’est aussi un peu pour ça qu’on est venus. Pas trop longtemps, l’appel du shopping reste le plus fort et nous entraîne jusqu’à The Lanes. Ruelles étroites et colorées, il suffit de s’y perdre pour s’y sentir chez soi.

La touche britannique reste constante ici, avec des manutentionnaires aux gueules féroces des Midlands. De fait, on retrouve de moins en moins d’habitants «born and raised» à Brighton, les vrais locaux d’origine. Et de plus en plus d’exilés volontaires, venus ici pour toutes les raisons évoquées précédemment. L’ouverture d’esprit se matérialise aussi dans la vie publique. Brighton a été la toute première ville d’Angleterre à élire une députée et un maire écologistes. Deux élus toujours en place, qui viennent invalider la théorie du simple phénomène de foire. Et on n’imagine pas du tout les choses évoluer dans le mauvais sens à l’avenir. Brian Behan, l’écrivain irlandais qui avait choisi de s’installer ici au début des années 1990, avait eu cette formidable définition: «Brighton, c’est Dublin sans les prêtres. On pourrait la renommer Tolérance-sur-Mer.»


Y aller

  • En avion: EasyJet assure la liaison entre Genève et l’aéroport de Gatwick, au sud de Londres. Prendre ensuite un train, direct, qui mettra moins d’une heure à relier Brighton.
  • En train: TGV de puis Genève ou Lausanne. Puis Eurostar au départ de Paris pour la gare St Pancras de Londres. Ensuite, train direct toutes les demi-heures, pour un peu moins de 1h30 de trajet.
  • En voiture: plusieurs options ferry sont possibles depuis les côtes françaises. Le plus simple reste le Dieppe-Newhaven (4 heures), le plus farfelu le Caen-Portsmouth de nuit (7 heures). Sinon l’Eurotunnel à Calais, pour une traversée sous la Manche en 35 minutes.

Y manger

  • Silo Brighton

Surtout ne pas se laisser rebuter par le côté, revendiqué et chouïa snobinard, du zéro déchet et de la nourriture ère pré-industrielle de l’endroit. Beaucoup d’imagination et d’ambition pour le chef, Douglas McMaster, qui a délibérément choisi de proposer une carte limitée mais en tout point exceptionnelle. Le gros coup de cœur de la ville, silobrighton.com

  • Purezza

Mini-prix pour ce petit restaurant sur St James Street, qui propose de délicieuses pizzas classiques, véganes et sans gluten, ainsi que toutes sortes d’en-cas et de salades. Idéal pour le déjeuner, très bien le soir aussi, purezza.co.uk

A lire avant de partir

Le Cheeky Guide To Brighton de David Bramwell, écrit en toute liberté et toute légèreté. Pour les plus curieux et les plus détendus de nos lecteurs.

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