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interview secrète

Bruno Frisoni, qu’avez-vous fait de vos rêves d’enfant?

C’est à lui que l’homme d’affaires Diego Della Valle a confié le soin de redresser la maison d’accessoires Roger Vivier en 2003. Bruno Frisoni en a fait une marque de désir qui exporte un esprit très parisien dans le monde entier. A Genève aussi désormais, où une boutique ouvre ses portes au printemps

Si un sac se contente de vivre dans l’entourage (très proche) d’une femme, une paire de souliers fait partie intégrante de sa silhouette, comme l’extrémité d’un point d’exclamation. Quand il y a lieu de s’exclamer bien sûr. La chaussure est l’accessoire qui porte mal son nom, car essentielle à l’élégance – au chic, à l’allure, à la dégaine – qu’importe d’ailleurs ce que l’on essaie de dire de soi, c’est elle qui le déclame à notre place. Une ballerine ne peut sans doute pas sauver de tout, mais elle peut sauver un look. Et cela, Bruno Frisoni l’a compris très jeune, lorsqu’il a quitté son Italie natale pour étudier la mode à Paris et a commencé à travailler chez Jean-Louis Scherrer en 1980, pour qui il a dessiné les chaussures René Mancini pendant cinq ans. Il a dessiné les accessoires des plus grands noms de la mode: Lanvin, Christian Lacroix, Trussardi, Saint Laurent Rive Gauche, Givenchy, avant de lancer la marque qui porte son nom en 1999. C’est à lui que l’homme d’affaires Diego Della Valle a confié le soin de redresser la maison d’accessoires Roger Vivier en 2003. Bruno Frisoni en a fait une marque de désir qui exporte un esprit très parisien dans le monde entier. A Genève aussi désormais, où une boutique ouvre ses portes au printemps.

Bruno Frisoni manie l’humour et la légèreté. Celle qui sauve de tout, même de soi-même. L’entretien aurait mérité d’être filmé tant il est difficile de rendre avec des mots les mille nuances du visage du créateur tandis qu’il répond et passe du rire, à l’éclat de rire, au sourire, au regard frisant l’ironie, aux sous-entendus, et revenant au sérieux pour mieux s’en échapper.

Le Temps: Quel était votre plus grand rêve d’enfant?

Bruno Frisoni: C’est assez loin les rêves d’enfant… C’est étonnant. Même si on continue de rêver toute sa vie, je ne sais pas si je saurais me souvenir de mon plus beau rêve d’enfant… J’ai l’impression qu’ils sont enfouis. Ce n’est pas une question si facile, à mon sens. On peut raconter n’importe quoi, mais on peut aussi s’efforcer d’être honnête. Mon plus beau rêve d’enfant?… Il y en a eu tellement! Disons que j’ai toujours rêvé de grand soleil.

L’avez-vous réalisé?

Il est très difficile à approcher, le soleil. Ça brûle.

Quelles traces en reste-t-il dans votre vie?

Dès que je peux je pars au soleil, que ce soit un soleil d’hiver ou d’été. Il me fait du bien. Là, je vais skier. Je trouve formidable le soleil sur la neige blanche, avec le ciel bleu qui se détache. Et dès qu’il disparaît, on a froid.

Quel métier vouliez-vous faire une fois devenu grand?

Il y en a eu plusieurs: cuisinier, pompier, probablement capitaine de bateau parce que j’aimais bien la veste à boutons, la casquette et le pantalon blanc. Quand on est enfant, l’idée d’un métier change très vite et très souvent selon les amis ou les affections. Mais j’ai toujours imaginé faire un métier qui soit plein de surprises. Longtemps j’ai pensé que ce serait chercheur dans un laboratoire, puis finalement je me suis mis à chercher autre chose.

Le domaine créatif s’apparente à une recherche?

Oui, tous les jours on essaie de dessiner quelque chose, une vie différente. Finalement on n’est jamais complètement dans la réalité.

Quel était votre jouet préféré?

J’ai eu des jouets de garçons et des jouets de filles. Enfin, je piquais les jouets de mes sœurs, évidemment les poupées, pour les déshabiller. Il n’y a jamais une seule réponse à vos questions… Il y a une époque où je jouais beaucoup, comme tous les garçons, avec des agates. Ce sont des jeux très simples. J’ai aussi toujours adoré les Lego parce qu’on peut faire ce que l’on veut avec des cubes, même s’il y a un plan, on peut le transformer en autre chose. C’est ce qui m’intéressait: transformer. J’aimais aussi les maisons dans lesquelles on mettait des personnages et on pouvait raconter des histoires.

Les avez-vous gardés?

Non.

A quel jeu jouiez-vous à la récréation?

Aux billes.

Grimpiez-vous dans les arbres?

Bien sûr. Je continue d’y grimper. Mon signe astrologique est le bélier. J’aime bien grimper, me retrouver en haut, être au bord d’un précipice; s’il y a un rocher sur une falaise, je m’assois tout au bord.

Et qu’est-ce que vous ressentez quand vous êtes tout en haut d’un arbre?

Je respire. Je regarde. J’aime être dans une situation dominante, je pense (rires).

Quelle était la couleur de votre premier vélo?

Peut-être rouge. C’est banal. Probablement rouge. J’en ai eu beaucoup des bicyclettes!

Quel super-héros rêviez-vous de devenir?

Wow! Je n’en ai pas le souvenir.

De quel super-pouvoir vouliez-vous être doté?

De quel super-pouvoir? (Il éclate de rire.) Pouvoir disparaître et apparaître très facilement. Pouvoir me cacher. Pouvoir aller vite. La vitesse me définit assez bien, aussi. J’essaie toujours de faire les choses assez vite et j’aime aller vite. J’aurais aimé quelque chose qui me donne la possibilité d’aller plus vite encore… Des ailes?

Rêviez-vous en couleur ou en noir et blanc?

En couleur.

Quel était votre livre préféré?

C’était un livre sur un petit garçon qui vivait en Chine. Un livre de photos en noir et blanc. On me l’avait offert quand j’étais très jeune. Je crois que c’étaient des images du port de Hongkong avec ces petites barques, les photos des familles et cet enfant. Je l’ai beaucoup regardé. Ensuite les bandes dessinées. J’aimais bien Pif Gadget et les Pieds Nickelés si ça dit quelque chose à quelqu’un.

Bien sûr! Les avez-vous relus depuis?

Non. Mais de temps en temps je relis Tintin à la campagne. J’ai trouvé dans une «foire à tout» une pile de Tintin que j’ai achetée bien sûr. J’adore le dessin. A une époque, je lisais de bande dessinée quand je ne pouvais pas lire autre chose. Quand j’avais l’esprit trop pris par mon travail, pour essayer de me détendre et penser à autre chose, ne pouvant entrer dans un livre trop pesant, la bande dessinée est un médium assez facile. Moi qui ne suis pas très télévore, cela me permettait de m’occuper avec quelque chose de léger.

Quel goût avait votre enfance?

Le goût du bonheur.

Et si cette enfance avait un parfum, ce serait?

Le parfum de l’amour.

Pendant les grandes vacances, vous alliez voir la mer?

Oui. Bien sûr. Le soleil et la mer. La montagne est arrivée très tard dans ma vie. J’ai toujours été attiré par l’eau. Dès tout petit, on m’a emmené au bord des plages italiennes, puisque mes parents sont Italiens. Ils avaient besoin de retourner à leurs racines.

Savez-vous faire des avions en papier?

Oui, mais ils ne volent jamais. Ils piquent du nez.

Aviez-vous peur du noir?

Non, jamais. J’adore le noir. J’aime dormir dans le noir le plus total. S’il y a un rai de lumière, j’essaie de fermer les rideaux totalement. Je déteste dans les hôtels tous ces éléments technologiques lumineux. C’est affreux. J’ai toujours du papier avec moi pour cacher la petite lumière des écrans de télé. Parfois je décroche toutes les prises. D’ailleurs ma chambre actuellement est de la couleur de votre pull, marron glacé, chocolat. C’est une petite boîte très sombre. L’idéal. Enfant aussi, j’ai toujours aimé le noir. On a dû m’habituer à dormir dans le noir, je pense.

Vous souvenez-vous du prénom de votre premier amour?

D’après maman, ça changeait souvent. On m’a toujours dit qu’à la maternelle j’étais le garçon qui avait le plus de fiancées. Non, je ne m’en souviens pas.

Et de l’enfant que vous avez été?

Oui, un petit garçon blond comme les blés. Est-ce que j’étais bipolaire? Je n’en sais rien (rires). Je crois que j’étais aussi sage que j’étais turbulent. Turbulent principalement avec les gens qui m’aimaient beaucoup. Et sage avec ceux qui m’impressionnaient un peu. J’étais un enfant jaloux aussi. Très, très, très jaloux! Je me souviens de crises de jalousie et particulièrement d’une correction, tellement j’étais jaloux. Je me souviens de peu de choses, mais de cela je m’en souviens.

Est-ce qu’il vous accompagne encore?

Je crois qu’on vit dans l’enfance très longtemps. J’ai l’impression de toujours utiliser mon enfance. Ce sont les premiers désirs, la première ouverture de l’esprit. Avec les réponses assez floues finalement que j’arrive à donner, on se rend compte que ce n’est plus si précis l’enfance, que l’on a changé les couleurs avec le temps. Mais les premières impressions sont celles qui vous marquent le plus. C’est comme dans mon travail: je retourne toujours au démarrage. Les premières notes sont les dernières notes.

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