Bucarest est une conteuse. Au hasard de chaque rue, elle nous attrape par le col, impatiente, pour nous chuchoter une histoire. Son histoire. Il y a ces merveilleuses églises orthodoxes au style Brâncovenesc, vestiges d'une époque (la fin du XVIIe siècle) où la Roumanie était encore sous le joug de l'Empire ottoman. Il y a aussi ces imposants palais néoclassiques, qui disent un âge d'or où Bucarest se prenait pour Paris. Et comment ignorer ces immenses blocs de béton, héritage douloureux d'un dictateur communiste déchu? La vassalité, la grandeur, le totalitarisme, la rébellion: à travers les âges, celle que les écrivains roumains surnomment la ville de la joie semble avoir tout connu. Eclectique, nostalgique, dissonante, elle déconcerte parfois, étonne souvent, mais charme toujours.

Urbanisme galopant 

Cette carte postale bigarrée pourrait bientôt disparaître. Depuis la chute de Nicolae Ceaușescu en 1989, la Roumanie s'efforce d'assurer sa transition vers l'économie de marché, processus couronné en 2007 par son adhésion à l'Union européenne. Résultat, le visage de Bucarest a subi un sérieux coup de bistouri. Au centre-ville, les concessionnaires de Ferrari et les Starbucks volent la vedette aux chefs-d'oeuvre de l'histoire. Au bord des boulevards, au-dessus des embouteillages, les panneaux publicitaires lumineux défigurent les façades d'immeubles déjà en proie aux câbles électriques. Les investisseurs étrangers font raser les veilles demeures bourgeoises pour construire des monstres de verre et d'acier. Quant aux espaces verts, ils ont été divisés par trois en vingt-cinq ans. Face à ce paysage urbain incohérent et impersonnel, un journaliste du Guardian a qualifié Bucarest de «Paris avalée puis recrachée».

A elle seule, la capitale roumaine semble incarner le concept très contesté de «fin de l'Histoire» de Francis Fukuyama, politologue américain pour qui l'agonie de la guerre froide a sonné la suprématie absolue et définitive de la démocratie libérale. Mais au lieu de devenir une capitale occidentale standardisée, Bucarest pourrait bien faire revivre son aura culturelle d'antan, comme le suggère sa candidature au titre de Capitale européenne de la culture 2021. A la recherche de son identité, Bucarest vit un moment charnière de son histoire. Un moment idéal pour s'y rendre.

Palais recyclable

Impossible de comprendre la Roumanie d'aujourd'hui sans une ballade dans le Centre Civique, quartier politico-administratif créé dans les années 1980 comme emblème de la grandeur communiste. Dans un délire mégalomane, Ceaușescu a fait raser trois quart du centre historique de Bucarest et expulser 40'000 personnes pour ériger ce complexe de bâtiments en béton ornés de façades en marbre. En son coeur trône la Maison du Peuple (aujourd'hui appelée Maison du Parlement ou Palatul Parlamentului). Construit entre 1984 et 1989, le second plus grand bâtiment administratif au monde après le Pentagone devait être le siège du gouvernement et la résidence personnelle du dictateur, qui finira fusillé avec sa femme le 25 décembre 1989.

L'objectif de toute architecture totalitaire est de laisser une empreinte indélébile sur le paysage urbain. La Maison du peuple ne déroge pas à la règle. Prévue pour résister aux bombardements (et donc aux bulldozers), l'énorme bâtisse n'a jamais pu être détruite et l'ombre du dictateur semble toujours planer sur nos têtes. Mais dans les méandres de l'histoire, les Bucarestois ne vont que dans un sens: vers l'avant. Devenu une attraction touristique majeure, le Palatul Parlamentului accueille l'actuel législatif roumain et le musée d'art contemporain de la ville. Le passé fusionne avec le présent, le politique avec l'art. Quelques-unes des 110 salles de l'édifice sont aussi régulièrement louées - ironie de l'histoire - à des multinationales pour l'organisation de conférence. Cela aide certainement les autorités à payer les quelque 5,7 millions de francs de frais d'entretien du palais à 12 étages. Au 8e, une terrasse offre une vue imprenable sur la ville et le très long boulevard Unirii, qui se perd dans l'horizon urbain. Là où se trouve l'avenir de Bucarest.

Effervescence nocturne

Si la capitale roumaine est gorgée de souvenirs et d'histoire, elle sait aussi tout oublier pour dévoiler un visage exubérant et festif. Le nuit tombée, Bucarest bouillonne. Dans les restaurants de la capitale, les orchestres sont légion. Quel que soit votre âge, il se peut que vous finissiez la soirée à danser sur (ou sous) une table, après quelques shots de țuică, un digestif traditionnel roumain. Pour les plus jeunes, c'est dans la veille ville de Lipscani que ça se passe. En moins de cinq ans, les boutiques, restaurants, bars et boîtes de nuit y ont poussé comme des champignons. Le samedi soir, la techno résonne à plein tube dans des ruelles noires de monde. En 2011, un classement établi par le site slate.fr plaçait carrément la capitale roumaine au 2e rang des villes les plus cools d'Europe, juste derrière Varsovie. Avec une forte proportion d'étudiants (24,1% en 2011), une pinte de bière à 10 lei, la monnaie locale (environ 2,50 CHF) et un kilomètre de taxi à 1,39 lei, soit environ 40 centimes, pas étonnant que Bucarest fasse de l'ombre à Berlin, Budapest ou Prague.

Loin des grands circuits touristiques nocturnes, on trouve aussi des lieux plus alternatifs comme le Carol 53, mélange de squat, de galerie d'art et de salle de cinéma. Dans ce centre culturel installé dans une immense maison bourgeoise du début du XXe siècle, on se soucie moins du prix de la bière que de l'avenir du patrimoine de la ville. Car à Bucarest, de nombreux propriétaires n'ont plus les moyens d'entretenir leur demeures. Et plutôt que de regarder l'histoire de leur ville s'effondrer, certains habitants préfèrent leur redonner vie, loin des grands rouages de l'économie de marché. A une époque où la vie sociale des jeunes Bucarestois migre de plus en plus dans les malls et les shopping center, voilà une initiative qui étonne et rafraîchit.

Réinvestir le passé ou étreindre le futur? De nuit comme de jour, Bucarest ne cesse de répéter ce mouvement de balancier. A la fois blessée par le communisme et la disparition du communisme, la capitale roumaine cherche encore sa voie vers la sérénité, avec parfois cette si touchante poésie de la ruine. Au fond, les Roumains semblent appliquer à leur manière les derniers vers des Fleurs du Mal de Baudelaire, cet homme de la modernité: «Enfer ou ciel qu'importe? Au fond de l'Inconnu pour trouver du nouveau!»


Curiosités

Le Palais du Parlement. Indispensable pour comprendre l'histoire de Bucarest et de la Roumanie. Visite guidée de 45 ou 90 minutes obligatoire. N'oubliez pas votre passeport, il vous sera demandé à l'entrée.

Le Musée du paysan. Pour s'initier à la culture traditionnelle roumaine. Le week-end, la cour du musée accueille un charmant marché au puces. L'occasion d'acheter une blouse roumaine!

Où manger et boire

Carucubere, splendide brasserie néogothique ouverte en 1898. Riche carte de plats typiquement roumain comme la ciorbă, soupe acidulée à la viande et aux légumes ou les papanaches (sortes de beignets servis avec du fromage blanc et de la confiture)

Energia, bar-restaurant au style industriel. Une alternative branchée aux restaurants roumains traditionnels. On peut y boire une bière et refaire le monde jusqu'à tard le soir. Attention, l'endroit est souvent bondé.