Design

Le canapé, ode planétaire 
à la paresse

C’est le lieu du cocooning, 
de la chaleur humaine et du plongeon salutaire après une journée 
de boulot. Meuble d’usage, parfois esthétiquement méprisé, le sofa 
a ses genres 
et son histoire

C’est l’ami des casaniers, des avachis, des insomniaques: tous les losers du monde echouent sur leur canapé après une rude journée ou après s’être fait largueŕ. Cet objet rectangulaire, ni lit, ni fauteuil, d’ordinaire doté de gros coussins mous, n’a pas de fonction particulière, si ce n’est être un sas de décompression du Japon au Québec. C’est là toute la subtilité du canapé: il est imposant et cher, et, pouvant se targuer d’être l’un des meubles les plus vendus au monde, il n’en reste pas moins inutile, ne servant à rien d’autre qu’à paresser.

Pourtant, dans l’histoire, le canapé a eu diverses fonctions. Sa forme primaire est apparue dans la Grèce ancienne, dès le VIe siècle avant J.-C., sous forme de kliné, ancêtre des méridiennes. Construite en bois et en marbre, on s’y allongeait sur un coude pour dîner. Par peur de la mort, au Moyen Age, on ne dort plus dans des lits mais assis sur des sortes de canapés carrés, larges et courts. Plus tard, au XVIIIe siècle environ, on y entassera des gens en position assise au milieu d’un salon pour y parler littérature. Juliette Récamier, salonnière de son état, donnera d’ailleurs son nom à un modèle de canapé, la récamière ou méridienne.


De Freud à la télévision

Sigmund Freud utilisera un style de banquette similaire, mais que l’on appelle divan, pour ses séances de psychanalyse, afin que le patient, dans une position qui évoque celle du sommeil, se laisse aller. Afin aussi, et peut-être surtout, que le psychanalyste n’ait pas à supporter les regards de ses patients à longueur de journée.

La télévision fait ensuite son apparition dans les foyers au début des années 1950 et le canapé trouve l’utilité qu’il va garder jusqu’à nos jours: permettre aux téléspectateurs de ne pas se casser les vertèbres sur une chaise en regardant Le Big Deal. Grâce aux écrans et aux magasins bon marché, Ikéa en tête, les ventes de canapés explosent dès les années 1980. Le modèle Klippan, star emblématique et plutôt inesthétique des canapés suédois, vendu à 199. –, a été acheté par plus de quatre millions de paresseux dans le monde. Il s’en vend encore aujourd’hui un toutes les 17 minutes sur la planète. «90% des canapés que l’on voit chez les gens sont confectionnés par Ikea», précise Stéphane Halmaï-Voisard, responsable du bachelor en Design industriel à l’Ecole d’art cantonale de Lausanne (ECAL). «On ne parle généralement pas de tendances pour ce qui concerne le style actuel des canapés, mais des boîtes qui ne font que ça, comme l’entreprise italienne Cassina, conquièrent le marché asiatique en développant des projets de canapés qui ressemblent à des gros dumplings. Un concept qui arrive en masse: un minimum de coutures, pas vraiment de coussins, des sortes de canapés-origami. De grosses masses sculptées.»


Génération vautrée

La nature de l’objet reste cependant floue. «C’est un élément essentiel dans la décoration d’un espace, parce qu’il occupe une place importante, mais il a une fonction difficilement définissable», explique Mathilde, 23 ans, étudiante en architecture d’intérieur à la Haute Ecole d’art et de design de Genève (HEAD). «On l’utilise pour lire un livre, prendre un café, faire une sieste, ou même pour casser l’habitude du sexe au lit. On y passe du temps de loisirs.» Stéphane Halmaï-Voisard insiste néanmoins sur le fait que le canapé est moins usité qu’avant, notamment parce que la télévision se fait plus rare: «Avant, l’axe canapé-télévision représentait le centre du foyer.» Aussi personnel que social, puisque l’on y dort parfois mais qu’on y invite ses amis, le canapé navigue entre l’intime et l’extime. C’est un objet qu’on prête volontiers, même s’il nous est personnel, même si l’on est le dernier des radins. «J’ai mis six mois à y tailler un trou parfaitement adapté à la forme de mon postérieur», explique Christophe Cros, 28 ans, moniteur de ski, illustrant parfaitement ce que Libération nommait en 2006 la «génération vautrée». Le quotidien français expliquait alors que la position avachie était meilleure pour la santé des jeunes gens que la position assise, études scientifiques à l’appui. On les croit. Notons au passage que la paresse n’est pas l’apanage de la jeunesse, et encore moins de la fameuse génération Y, vautrée sur un canapé devant un écran. Dès 1880, dans son Droit à la paresse, le socialiste Paul Lafargue définit le travail comme «la cause de toute dégénérescence intellectuelle, de toute déformation organique».


Dans les années 1960, Martin Scorsese, dans son documentaire Italianamerican, filmera en plan fixe ses parents et sa famille, Italiens émigrés à New York, sur un canapé à motif fleuri, démontrant une fois de plus l’intergénérationnalité de l’objet. Et pour une fois, toutes les générations ont un point commun avec cet objet: elles ne le lavent pas. «On y fait beaucoup de choses mais il est impossible de le nettoyer entièrement. Au mieux, on passe les housses à la machine et on aspire les coussins», remarque judicieusement Mathilde.


Vedette du porno

Loin d’être seulement la star passe-partout du documentaire de Scorsese, il est aussi celle, entre autres, de la série Friends, du film Bridget Jones, ou de la comédie dramatique française Ma Vie en l’air. Dans le dessin animé américain Les Simpsons, il est carrément l’objet de gags récurrents dans chaque générique, un fan étant allé jusqu’à créer une page Wikipedia afin d’en lister toutes les occurences. Dans l’épisode 2 de la saison 4, par exemple, «les Simpson s’assoient sur le canapé, mais ce dernier se transforme en monstre et les avale».

Impossible d’occulter le fait que le canapé est la grande vedette silencieuse de nombreux films pornographiques. Affichant un score décevant sur le site Pornhub (17 vidéos seulement comportant le tag «canapé», dont deux en dessins animés 3D), il est à l’honneur sur Youporn, où l’on répertorie 26 pages d’actes sexuels sur un canapé. Il y en a pour tous les goûts, et de toutes les sortes. On peut même y trouver plusieurs fois le modèle Klippan, si on cherche bien.

Et la route du succès n’est pas terminée pour ce meuble étrange et fascinant, puisque Canal +lui offre une place de choix avec sa nouvelle série Bloqués. Depuis le début la rentrée, Le Petit Journal présente en effet une nouvelle mini-série mettant en scène Orelsan et Gringe, deux trentenaires un peu largués, filmés en plan fixe sur leur canapé. Le pitch? «En attendant qu’il se passe quelque chose, ils ont décidé de ne rien faire.»

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