Carla Bruni-Sarkozy est arrivée en France à l’âge de 7 ans et chante Douce France en italien. Joli paradoxe. Si l’on veut résumer sa carrière en peu de mots, on doit forcément scinder les choses en deux: d’abord commençons par l’Italie et la France. L’Italie, c’est là où se trouvent ses racines, où elle est née en 1967. C’est le pays abandonné que sa famille a fui par peur des menaces d’enlèvement des Brigades Rouges. La France, c’est la terre d’accueil, le lieu où elle est arrivée enfant. Le pays dont elle fut la Première Dame aussi de 2008 à 2012.

Ensuite il y a la scission entre le passé et le présent. Le passé parce qu’elle a pratiqué un métier à durée limitée: elle fut l’un des grands top models des années 80-90. Mais c’est au présent que l’on a envie de s’accrocher, à cette carrière de chanteuse, inattendue, à cette voix grave légèrement éraillée qui a déboulé dans les oreilles un beau jour de 2002 en susurrant: «Un jour quelqu’un m’a dit que tu m’aimais encore». Chanson hantante et hantée.

La musique, Carla Bruni est née dedans: sa mère, Marisa Borini, était pianiste concertiste, son père, Alberto Bruni Tedeschi, l’homme qui l’a élevée («le père c’est celui qui aime», écrivait Pagnol), compositeur et industriel. Son quatrième album est sorti en 2013, et depuis qu’elle a disposé d’un bureau dans l’aile ouest du palais de l’Elysée, le monde cherche à décoder ses paroles. Et ce monde en pense ce qui lui chante au fond, parce qu’il ne faut pas compter sur elle pour faire de l’explication de texte.

Depuis 2013, elle est l’égérie de Bulgari et son contrat a été reconduit pour la campagne 2015 où elle pose sous l’objectif de Mario Sorenti. Quand on demande à Jean-Christophe Babin, le président de la marque joaillière pourquoi ce choix, il entre en dithyrambe. «Bulgari a des origines romaines qui expliquent les volumes, les formes très architecturées, très colorées, uniques dans le monde de la joaillerie et pour véhiculer cette image on voulait une égérie qui soit Italienne, mais au-delà, qui ait la sensualité, l’audace, le caractère des divas qui ont fait le succès de la marque dans les années 70. Des femmes autonomes, indépendantes, avec du style, tout en ayant le sens de la proximité à l’italienne. Carla a eu l’audace de devenir chanteuse après avoir été top model. En public elle est parfaite, elle ne se prend pas trop au sérieux, elle incarne parfaitement cette femme Bulgari, sensuelle, élégante, qui n’hésite pas à casser les codes.»

La rencontre n’ayant pu se faire à Paris, l’interview a eu lieu par téléphone. Cela donne une certaine liberté, parfois, deux voix sans visage qui s’entretiennent. Cela donne aussi des réponses un peu foutraques, des fous rires, des silences, des questions qui répondent à d’autres questions. Ça donne aussi l’occasion d’entendre la voix chantonner, juste pour soi.

Le Temps: Quel était votre plus beau rêve d’enfant?

Carla Bruni: On parle de rêve éveillé n’est-ce pas? De quelque chose que l’on projette? Je crois que mon rêve, c’était de voyager dans le monde entier, alors que je suis la personne la plus casanière du monde. Mais peut-être qu’on rêve de choses qui nous sont étrangères, de terrains inconnus?

Est-ce qu’il y avait un pays qui vous attirait particulièrement?

Surtout l’Amérique. En fait j’habitais dans un endroit d’où l’on voyait La Défense, le bois de Boulogne et le Mont Valérien. Je voyais des tours par la fenêtre. Je suis de nature contemplative et je rêvais en regardant le paysage, le ciel.

L’avez-vous réalisé ce rêve de voyages?

Ah oui! Il y a des endroits que j’aimerais visiter: je ne connais pas les pôles, l’Australie, la Nouvelle-Zélande. Je connais assez peu la Chine. J’ai trouvé dans ces voyages beaucoup plus que ce que j’envisageais. Tous les endroits où j’ai rencontré la nature brute m’ont transportée. Je ne suis pas très urbaine.

Quel métier vouliez-vous faire une fois devenue grande?

Je ne me suis jamais projetée. Je continue à me projeter très peu, encore maintenant. Je voulais voyager, être libre. J’étais très ambitieuse, mais je n’avais pas une idée de métier précise. La musique est venue assez tôt, mais c’est longtemps resté juste une idée. Je n’ai osé m’en emparer que tard. Je ne m’étais pas dit que cela pourrait devenir mon métier. Je ne me suis jamais imaginée sur scène. Même les voyages, d’ailleurs, je ne me voyais pas les réaliser.

Quel était votre jouet préféré?

Je dessinais beaucoup et j’aimais les poupées Barbie.

Les avez-vous gardées?

Non.

A quel jeu jouiez-vous à la récréation?

Au jeu du bavardage, dans mes souvenirs. Après, au jeu de fumer des cigarettes sans se faire prendre, peut-être, un peu plus tard (rires).

Et vous vous faisiez prendre?

Ah oui! L’enjeu de faire cela, c’est quand même de se faire prendre, sinon ce n’est pas drôle.

Grimpiez-vous dans les arbres?

Oui.

Que ressentiez-vous une fois arrivée en haut?

J’ai toujours eu peur de tomber. Mais je grimpais quand même.

Quelle était la couleur de votre premier vélo?

Je ne m’en souviens pas. Je prenais les vélos de mes frères et sœurs. Je n’ai pas eu un premier vélo qu’on m’aurait offert comme ça. A mon avis, c’était du recyclage cette affaire de vélo. Ce qui est normal dans une famille avec trois enfants.

Quel super-héros rêviez-vous de devenir?

(Silence) Moi, je voulais devenir John Travolta dans Grease, voilà la vérité. Et j’avais un poster de lui grandeur nature dans ma chambre. Ce qui est drôle, c’est que je l’ai rencontré des années après. Je n’ai pas trop osé lui dire qu’il a dormi au-dessus de mon lit pendant dix ans. (Et elle se met à chanter). «I got chills, they’re multiplying… Vous voyez ce que je veux dire?… and I’m losing control.» Je me demande si je ne suis pas un compromis entre Olivia Newton-John et John ­Travolta. C’étaient eux mes super-héros. Après j’ai eu les Stones, Brassens, Barbara, Dylan, c’étaient que des super-héros.

De quel super-pouvoir vouliez-vous être dotée?

Ah, mais je l’ai toujours! (Rires) L’ubiquité, cela m’irait bien.

Rêviez-vous en couleur ou en noir et blanc?

Je ne sais pas. C’est comme de savoir si je rêve en italien ou en français. Je ne sais pas trop. Je pense que l’on rêve en couleur si l’on n’est pas daltonien.

Quel était votre livre préféré?

Pendant longtemps, j’ai aimé Les malheurs de Sophie. Ensuite j’ai aimé un livre qui s’appelait Mon petit oranger. Et ensuite très tôt, avant le collège, avant la sixième, notre maîtresse d’école nous a lu Cent ans de solitude. Et là je suis restée «frappée». Elle nous le lisait tous les jours en classe. Je ne l’ai jamais relu. Elle nous l’a tellement bien lu, je m’en souviens encore!

Qu’est-ce qui touchait l’enfant d’alors dans cet ouvrage?

C’est l’histoire d’une dynastie, d’une famille, dans un pays qui nous était étranger, avec des descriptions, des coutumes. Ce qui m’avait frappée, c’est que l’héroïne principale, qui venait de se marier, avait pratiquement notre âge. Alors que l’on vivait dans un pays où à 9 ou 10 ans on ne se marie pas.

Quel goût avait votre enfance?

Un goût de refuge. De solitude.

Et si cette enfance avait un parfum, ce serait?

Un parfum de silence.

Pendant les grandes vacances, vous alliez voir la mer?

On allait à la mer.

Savez-vous faire des avions en papier?

Oui. Je sais faire un t-shirt en papier aussi. Vous savez faire un t-shirt vous? Non? Vous faites un bateau. Et une fois que vous avez fait le bateau, vous le mettez à plat, comme s’il était de profil, vous coupez un petit bout à la proue, un petit bout à l’arrière et un petit bout de la voile. Vous le dépliez et c’est un t-shirt. Un Fruit of the Loom! Essayez ça vaut la peine! C’est important dans la vie. Il faut savoir tout faire (rires).

Aviez-vous peur du noir?

Non. J’ai peur tout le temps, mais pas du noir. J’ai plus peur des êtres humains que des trucs.

Est-ce lié aux menaces d’enlèvement que vous avez subies enfant?

Peut-être? Je ne sais pas. C’est tellement confus l’enfance. On ne sait pas pourquoi on a peur. Cela relève aussi de la nature propre: il y a des gens qui n’ont jamais peur et des gens qui ont peur.

Vous souvenez-vous du prénom de votre premier amour?

Oui. Il s’appelait Peter. Salut Peter si tu me lis! C’était notre voisin de vacances et je l’aimais beaucoup. C’est une personne exquise et on est restés longtemps amis. Enfin, quand on parle de premier amour, on ne s’est même pas embrassés! Mais ce sont de grands amours qu’on vit quand on est petit.

Et de l’enfant que vous avez été?

Je m’en souviens très bien.

Est-ce qu’il vous accompagne encore

Je n’ai pas beaucoup grandi, un peu mûri, mais je n’ai pas grandi tant que cela. Il m’accompagne encore. J’essaie de m’en défaire, mais il me reste collé aux basques. Dès que je dors, il se réveille. C’est avec lui aussi que je fais mes chansons. Il faut un peu d’illusion, vous savez, pour faire des chansons. Pour faire quoi que ce soit, d’ailleurs, il faut un peu d’illusion.