Boire et manger

Castel, le phénix des nuits parisiennes

Le club le plus privé de Paris ouvre un énième chapitre de son histoire. Retour sur une épopée nocturne, secrète et fascinante

Fouler le seuil du 15, rue Princesse, en plein cœur de Saint-Germain-des-Prés, déclenche un désir de faire partie de l’histoire d’un lieu hors du commun. C’est se projeter dans les années 1960, au début des Trente Glorieuses, où l’insouciance était le maître mot de toute une génération de joyeux fêtards. C’est imaginer Françoise Sagan en train de boire une vodka attablée aux côtés de Mick Jagger faisant les yeux doux à Françoise Hardy, sous le regard indifférent de Serge Gainsbourg, une Gitane au bec, un Ricard jamais très loin, prêt à jouer du piano pour Juliette Gréco. C’est l’histoire d’un lieu mythique, où se mêlent des rois, des artistes, des ministres, des riches et des fauchés, éternellement prêts à s’encanailler. Un endroit feutré à l’abri des regards, imaginé par un homme, Jean Castel, dont les notions d’amitié indéfectible et de grande générosité l’emportaient sur celle de bon gestionnaire, et pour qui la fête se devait d’être éternelle.

Historiquement, tout commence dans le quartier de Montparnasse. Après avoir quitté la rue Vavin, Jean Castel tombe par hasard sur un immeuble rue Princesse. Le quartier est insalubre, le bâtiment est un hôtel vétuste, quasiment à l’abandon. Visionnaire et flairant la bonne affaire, il acquiert tout d’abord une épicerie à gauche de l’établissement, suivi du bar au rez-de-chaussée. L’hôtel ferme peu de temps après pour des raisons sanitaires. Jean Castel le rachète. Aménagées en boîte de nuit et en restaurant, les caves et l’épicerie deviennent des endroits de luxe discret, des repaires d’insomniaques invétérés et d’intellectuels dévergondés.

Fête permanente

Le succès est immédiat. Le Tout-Paris se précipite chez cet ancien joueur de rugby dont la carrure imposante est à l’image de son opulence. Jean Castel s’entourait exclusivement de gens drôles, pleins d’esprit, avec de la répartie, tous accompagnés de jolies filles et toujours disponibles pour faire la fête. Il y a là les vrais amis, ceux qui faisaient partie du clan. Une garde rapprochée bienveillante, une intelligentsia de tous bords qui n’avait d’yeux que pour le capitaine des lieux. Vingt-cinq copains indéfectibles, joyeux lurons capables de mettre l’ambiance. Et les autres, ceux qui étaient en quête d’allégeance, désireux de faire partie de la bande.

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A l’aube des années 1980, l’affaire bat son plein. En 1979, la moquette au sous-sol prend feu et l’établissement s’embrase. Tout est à refaire! Et rien n’est assuré. Sous l’impulsion du marquis d’Arcangues, Jean Castel sort son carnet d’adresses et lance un appel de fonds à sa communauté de noctambules. Plus de 800 lettres manuscrites partent ainsi aux quatre coins de Paris. Les rentrées d’argent dépassent les espérances et les travaux peuvent démarrer. La notion de club privé voit le jour, avec une association de membres triés sur le volet dont le nombre atteint jusqu’à 2600 privilégiés.

Fouler la «moquequette»

L’argent coule à flots. Mais la famille Castel mène un rythme de vie dispendieux. Le père achète une goélette de 28 mètres avec un équipage de cinq personnes embauchées à l’année. Les fils roulent en Ferrari et invitent à leur tour leurs amis au sein du club. C’est une décennie où l’on ne calcule pas. La première guerre du Golfe rattrape rapidement le clan. En 1991, les comptes sont à zéro, l’année suivante, dans le rouge et celle d’après signe le dépôt de bilan. Les années passent et la chute est vertigineuse. La liquidation est annoncée en 1996. Philippe Fatien, empereur de la nuit de l’époque, rachète les lieux, ajoutant ainsi un nouveau fleuron à son tableau de chasse nocturne. Fin des années 1990, l’affaire redémarre jusqu’à la crise de 2008. Jean Castel ne verra jamais le seuil du millénaire. Il meurt en septembre 1999.

En 2015, une bande d’amis rachète l’établissement et reprend le flambeau: Charles Beigbeder, Thierry Costes, Laurent de Gourcuff, Jacques-Antoine Granjon, Jean Moueix et les frères Houzé, pour ne citer qu’eux. La décoration est revue au goût du jour tout en conservant l’esprit d’antan; le restaurant Le Foyer retrouve son décor initial et son ambiance de brasserie avec ses nappes à carreaux. La porte d’entrée est repeinte dans la couleur rouge traditionnelle, la fresque murale signée Jean-Philippe Delhomme évoque le temps qui passe et la nuit parisienne.

On peut y voir les portraits d’une clientèle éclectique et de personnalités telles que Jean-Michel Basquiat, Andy Warhol, Yves Saint Laurent et bien d’autres. La moquette ornée de sexes masculins (la «moquequette») attire les regards tandis que le sous-sol est recouvert d’une pléiade de lèvres… plus allusives? «Ils ont réussi à faire renaître l’endroit comme il l’était au départ. L’esprit Castel est de retour», explique Mélinda Hélie, qui incarne le nouveau visage du temple nocturne de la rive gauche depuis 2014.

La renaissance du temple

Cette experte en relations publiques et marketing commence sa carrière en tant qu’organisatrice de soirées à Miami avant de s’occuper, en 2008, de la porte puis de la communication du très sélect établissement Le Milliardaire, pour finir directrice commerciale. C’est Laurent de Gourcuff, meneur incontournable dans le monde de la restauration et de la nuit hexagonale, qui décèle le potentiel de la jeune directrice.

Au programme? Réinstaurer la notion de club exclusivement ouvert aux membres avec des cartes nominatives et numérotées; cultiver une clientèle intergénérationnelle qui se mélange comme nulle part ailleurs; organiser des concerts showcases privés; inviter des DJ lors de soirées off; réaligner la direction musicale vers une tendance festive, dansante, pointue et branchée. Chez Castel, l’histoire continue…


A déguster

Castel, 15, rue Princesse, 75006 Paris, +33 1 40 51 52 80, contact@castel.paris

A consulter

Le site d’Edouard Amoiel, www.crazy-4-food.com

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