Œnologie

Catherine Cornu, le goût des vins mystérieux

Pilier de l’équipe de Suisse de dégustation de vins à l’aveugle, cette cheffe du marketing dans une banque privée cultive sa mémoire olfactive en vue des Championnats du monde, organisés ce samedi en France

«Acidulé, citronnelle, gros CO2.» «Beaucoup d’hydrocarbures, côté végétal.» «Bouche assez souple, citron.» Voici ce qu’on entend lorsque Catherine Cornu et ses camarades de l’équipe de Suisse de dégustation de vins à l’aveugle s’entraînent. En prévision des Championnats du monde, organisés ce samedi à Chambord (France) par la Revue du vin de France, le groupe répète en conditions réelles dans un appartement genevois. Bouteilles emballées, des blancs puis des rouges à identifier – douze au total en compétition –, et on refait ses gammes.

Objectif: trouver le cépage et le pays d’origine – les informations qui rapportent le plus de points en compétition – et, si possible, l’appellation, le millésime et le domaine. «Mais là, c’est vraiment très difficile», prévient Catherine Cornu, responsable de la communication d’une banque privée dans le civil. Agée de 51 ans, la Neuchâteloise de naissance mais Genevoise d’origine a découvert cette discipline en 2010, «en étant incitée par un ami à m’inscrire à un concours pour amateurs à l’hôtel Beau-Rivage». Un concours gagné cette année-là et la suivante, suite à quoi son équipe n’a plus eu le droit de s’inscrire. L’ami en question deviendra son associé dans une société d’événementiel sur le thème du vin, un an plus tard.

L’ancienne cambiste participe ensuite à une manche du Championnat de France, les organisateurs suggèrent à la Suisse de s’inscrire pour les Championnats du monde. C’est ainsi que la «Nati» des vins à l’aveugle est créée, en 2015. Pour sa première participation, l’équipe s’était classée avant-dernière, devançant seulement les Etats-Unis, «sans avoir été mauvais, mais les autres étaient meilleurs», glisse Catherine Cornu, qui siège dans différents jurys, dont le Grand Prix du vin suisse et les sélections des Médailles d’or des vins de Genève.

Grüner veltliner autrichien contre garganega italien

A l’entraînement comme en compétition, l’équipe déploie une tactique bien rodée. Pour chaque vin, le processus d’analyse commence par cinq à six minutes de dégustation individuelle et silencieuse. Chaque équipier observe, goûte, prend des notes, recrache discrètement, goûte encore, marmonne parfois, recrache toujours. Puis chacun présente son analyse. «En premier choix: grüner veltliner autrichien; deuxième choix: garganega, Italie», se lance Catherine, l’instinctive de la bande, forte sur l’Italie et un peu sujette au stress en compétition.

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Son coéquipier Stéphane, un ancien de la finance, place lui aussi les deux mêmes vins en premier et deuxième choix. Puis Jean-David, capitaine de l’équipe, perçoit «vraiment du riesling, probablement allemand», car peu alcoolisé. Le 4e membre de l’équipe, le seul œnologue de formation, ne se prononce pas, car, malade, il ne peut pas s’entraîner ce jour-là.

Riesling ou pas riesling?

Pas de consensus, le choix final est discuté, sous la conduite du coach Serge, actif dans le financement des matières premières. Il ne déguste pas mais oriente le débat, soulève les contradictions, évalue la force des convictions.

«Clairement du riesling», dit l’un. «Plus compliqué que du riesling», répond l’autre. «Je ne vois pas l’Allemagne comme pays», avance le troisième. L’équipe se met d’accord sur sa première réponse: riesling autrichien, même si au dernier moment ce mystérieux blanc rappelle à Stéphane «le riesling australien un peu bizarre qu’on a eu aux Championnats du monde de l’an dernier».

La bouteille est dévoilée: riesling, oui, mais bien australien. Un 2017, Mount Horrocks. Très dur à identifier. Aux Championnats du monde, trouver le cépage rapporte 10 points. Soit ce qui a séparé la Suisse d’une troisième place l’an dernier (l’équipe avait terminé 6e).

Rien d’hédoniste

Finalement, qu’est-ce qui compte le plus dans la dégustation à l’aveugle: aimer le vin? «La démarche n’est pas du tout hédoniste, il s’agit juste de savoir ce que c’est», répond notre interlocutrice, qui a suivi plusieurs formations à l’école d’ingénieurs de Changins, le centre de compétences fédéral pour la formation des métiers de la vigne.

Il faut avoir de la mémoire olfactive, la capacité à mettre un nom sur une sensation et à répertorier des odeurs, poursuit-elle. D’ailleurs, le parfum porté par un des membres de l’équipe pour cet entraînement perturbe un peu les autres joueurs. Autre atout: connaître des cépages exotiques comme le pinotage d’Afrique du Sud, le zinfandel américain ou encore l’assyrtiko grec, cite celle qui a produit du vin, avec quatre amis, entre 2010 et 2017. Un Gamay AOC «qui s’est toujours révélé buvable, sauf la dernière année où il fut très bon».

Il faudra sortir le grand jeu, ce samedi, pour affronter les grands favoris belges – les seuls doubles champions du monde –, les redoutables Finlandais, les Suédois ou les Français, toujours parmi les meilleurs. Comme dans les sports très lucratifs, la dégustation de vin a ses mercenaires, essentiellement des Français qui «jouent» pour l’équipe de Hongrie ou de Biélorussie (un mercenaire est autorisé par équipe).

La glorieuse incertitude du sport s’applique aussi à la dégustation de vins, comme lorsque l’équipe de Chine, 21 ans de moyenne d’âge, a raflé le titre au nez et à la barbe de sélections plus aguerries, en 2016. Elle avait eu pour coach un membre de la Revue du vin de France – l’organisateur des championnats –, qui était lancée sur le marché chinois cette année-là.

L’entraînement touche à sa fin. Le moment de goûter à nouveau, «maintenant qu’on sait de quels vins il s’agit». Et d’ancrer leur souvenir dans la mémoire des champions de la dégustation.


PROFIL

1968 Naissance à Saint-Aubin/Sauges (NE).

1997 Trader de devises à l’Union bancaire privée.

2003 Entre dans la gestion de fortune d’UBS.

2011 Cofonde VINvitation, société d’événementiel sur le thème du vin.

2015 Responsable marketing et communication de la banque Piguet Galland.

2018 6e place aux Championnats du monde de dégustation de vins à l’aveugle par équipe.

 

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