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A fleur d’âme

Catherine Malandrino, son rêve américain

La créatrice française Catherine Malandrino a élu domicile aux Etats-Unis, où elle a rencontré amour et gloire. La beauté, elle l’avait déjà… Le 30 septembre dernier, elle nous a présenté sa collection printemps-été 2009 dans les salons d’un palace parisien. Entretien feutré.

Elle ressemble à un personnage de Jean Giraudoux, avec sa chevelure de jais, son corps qui semble avoir été poli par des heures passées à la barre d’une salle de danse, sa voix feutrée qui pourrait être celle d’Ondine, si celle-ci avait eu un destin plus heureux… Catherine Malandrino ressemble à ses robes, pièces fétiches de ses collections: de la dentelle dévoilée/dissimulée sous une carapace de tulle, du cuir transformé en pétales de fleurs, des plumes fourrure, et tous ces détournements, ces faux-semblants, ces trompe-l’œil à moitié, qui veulent autant cacher qu’ils désirent montrer.

Il faut être sacrément sûre de soi, de sa féminité, pour porter les robes de Catherine Malandrino. Elles sont le reflet d’une âme forte, disent tout un chemin parcouru, toute une acceptation de soi, de sa différence. Elles ont l’apparence de la fragilité, alors qu’elles sont des armures. Subtil.

C’est aux Etats-Unis que Catherine Malandrino a élu domicile et fait éclore sa marque et ses idées. Son histoire ressemble à ces romans dont on ne croit pas une ligne mais dont on rêve qu’ils soient vrais. Cette diplômée d’Esmod, qui a fait ses classes chez Jacqueline Jacobson (Dorothée Bis) et dans les ateliers de couture de Louis Féraud et d’Emanuel Ungaro, dessinait les collections de la marque Et Vous lorsqu’elle fit une rencontre qui allait accélérer sa destinée: celle de Bernard Aidan – qui dirigeait alors la marque Et Vous aux Etats-Unis –, qui est devenu l’homme de sa vie, de toute sa vie, privée et professionnelle. Leur rencontre eut lieu en 1997. La première collection Catherine Malandrino a vu le jour la même année. Leur fils Oscar aussi.

Pendant quatre saisons, la styliste crée pour Diane von Furstenberg le jour et, la nuit, dessine ses propres collections. Elle rêvait d’une Amérique à la Easy Rider, d’un espace de liberté et de tous les possibles. L’Amérique lui fera le cadeau de se laisser inventer par elle et de jouer avec son iconographie. C’est ainsi qu’en janvier 2001 la styliste décide de réinterpréter le drapeau américain à sa manière et drape ses mannequins de Stars and Stripes dans un défilé au patriotisme élégant. Sa collection s’appelle Flag. On n’ose parler d’intuition, encore moins de prémonition. Après le 11 septembre, le drapeau affiché partout dans les rues de New York devient l’emblème d’une Amérique qui se relève de tout, même du pire. Par le biais de sa styliste personnelle, Madonna demande une robe Flag pour sa tournée. John Galliano choisit une pièce de cette collection pour saluer à l’issue de son défilé haute couture. On a connu des porte-drapeaux moins glamour.

Mais revenons quel­ques jours en arrière: au 9 septembre 2001. Catherine Malandrino présente sa collection printemps-été 2002, baptisée Hallelujah, au Théâtre Apollo, en plein Harlem. Plus qu’une lubie, une envie profondément ancrée de parler de cette Amérique-là aussi. Personne n’y croyait, aucune maison de production n’a voulu la suivre et monter ce show. Elle l’a réalisé quand même. Mary J. Blige était présente dans la salle. Ce sera le début d’une très belle amitié. «C’est avec elle d’ailleurs que je vais célébrer l’ouverture de ma prochaine boutique à Los ­Angeles», confiait-elle en septembre.

L’Amérique est sa muse et sa terre glaise. Tout là-bas l’inspire: il y a eu le drapeau, les gospels, le Grand Canyon aussi pour sa collection NY Canyon présentée en 2002, les «Slam Princess» (collection printemps-été 2003), et jusqu’à l’univers des amish qu’elle a interprété à sa manière dans une collection iconoclaste baptisée Down to Earth et bâtie autour de toiles un peu brutes, de patchworks faits main, de coton, de lin… Mais si l’on devait n’avoir qu’une seule pièce signée Catherine Malandrino dans sa garde-robe, ce serait une robe justement, une qui donne envie de soutenir le regard des hommes, de sourire, de séduire, d’aller jusqu’au bout de tout, et surtout de soi. Une vraie robe de femme, une robe à fleur d’âme.

Le Temps: Dans votre collection printemps-été 2009, les matières semblent avoir été détournées: on découvre une fourrure de mousseline, des larmes de cuir, des écailles de tissu très léger…

Catherine Malandrino: C’est toute la dualité de la femme que j’ai aimé explorer; son côté à la fois brut et raffiné. Ces gouttes en cuir rebrodées sur du tulle sont pour moi l’illustration de cette femme que j’habille, qui est tout en douceur et en force… Cette dualité, je l’exprime d’abord avec les tissus. J’évolue autour de matériaux très légers, comme les mousselines de soie, les voiles de coton, les tulles de soie, les dentelles… Ils subissent ensuite un traitement qui leur donne de la force: on les associe à des cuirs, ils sont soulignés par des armatures métalliques, des pierreries ou des drapés de chaînes.

– Cette femme à la fois forte et fragile dont vous parlez, j’imagine que c’est vous?

– Oui, mais je ne suis que l’une d’entre elles.

– Avez-vous toujours une femme en tête quand vous créez une collection?

– Oui. Là, il s’agit d’une femme qui est à la fois très abstraite et universelle: c’est Lady Liberty, la statue de la Liberté. Elle est le trait d’union entre Paris et New York, à la fois drapée d’une étoffe abstraite et forte de métal. Elle est exposée à tous les vents à New York et dévoilée en douceur à Paris. Pour moi, elle est le symbole de la détermination, de la force et de l’indépendance. On la retrouve toujours en fond dans mes collections, cette femme-là.

– Elle était particulièrement présente lorsque vous avez dessiné la collection Flag autour du drapeau américain. C’était une collection assez osée vue de l’extérieur, mais vue des Etats-Unis, peut-être avait-elle un caractère plus évident?…

– Je ne me suis pas tellement posé la question. J’ai toujours adoré le film Easy Rider, sans savoir qu’un jour j’habiterai New York. J’ai eu envie d’exprimer cette idée de liberté un peu rebelle, ce sentiment de terre promise. J’avais ce sentiment-là, en foulant Manhattan pour la première fois.

– Un sentiment de terre promise?

– Oui, et de liberté, de grand souffle d’air. Je crois que c’est en cela que cette collection a surpris: c’était mon propre drapeau, je l’avais déchiré, reteint, vieilli. Je me l’étais approprié, je l’avais imprimé sur de la soie et j’en ai fait une robe chemisier, qui, pour moi, symbolise la femme active, forte, indépendante. Une femme, une mère, une amante…

– La réussite que vous avez connue aux Etats-Unis aurait-elle été possible ailleurs?

– C’est difficile à dire. Peu importe où je me serais trouvée. A un moment, il était devenu évident que je voulais exprimer mes propres codes: j’avais envie de m’adresser à une femme internationale, qui endossait tous ces rôles, et qui cherchait une garde-robe très personnelle, tout en alliant le chic et le rythme.

– Les broderies de votre collection sont comme voilées par du tulle. Les couleurs aussi. Est-ce une expression de la pudeur?

– Oui, c’est lié à la pudeur, à des sentiments forts, passionnels, intenses, mais qui restent inté­rieurs.

– D’habitude, la broderie, les pierres sont censées briller; or vous en atténuez l’éclat, comme si vous mettiez un cache-lumière.

– Oui, elles sont voilées, poudrées. Je pense qu’elles sont aussi difficiles à saisir que les personnalités que l’on aime. Il y a un mot que j’aime beaucoup en anglais: the soul, «l’âme». Je le préfère en anglais, parce que je trouve qu’il traduit quelque chose de cette vie intérieure que j’aime essayer de saisir à travers des matières ou des gammes de couleurs de cette collection. J’ai du mal à en décrire les couleurs d’ailleurs, car il s’agit d’un travail autour de la lumière, de l’ombre, de la peau.

– C’est une démarche à l’opposé d’une époque où l’on dévoile tout de sa vie privée dans les livres, à la télévision.

– J’avais envie de parler d’une vie intérieure. C’est pour ça que l’on voit toutes ces épaisseurs, ces différentes couches successives. Au lieu de travailler les robes dans une seule étoffe, il y a superposition de deux, trois, quatre matières, tout aussi légères les unes que les autres. Elles n’alourdissent pas pour autant la silhouette, mais la construisent en couches successives. Comme on construit sa propre vie, sa personnalité; comme on tisse un lien entre le passé, le présent, le futur. On ne peut alors plus dater la robe, car elle devient une pièce intemporelle.

– Vos collections sont ultra-féminines sans avoir recours aux artifices du passé: elles sont au contraire très ancrées dans la vie contemporaine.

– Je pense à une femme d’aujour­d’hui, de demain, qui s’est construite à travers différentes époques, différents mouvements, et qui aujourd’hui revendique sa propre personnalité, son confort, son indépendance, son bien-être. J’ai beaucoup de respect pour cette femme que j’habille. C’est pour ça que l’idée n’est pas de la transformer, ni de la ligoter ou de la rendre objet de désir. Au contraire! Ce que je fais part d’un profond respect pour tout ce qu’elle a réussi et accompli, et j’aimerais qu’à travers sa garde-robe elle puisse exprimer toute sa personnalité.

– Vous parliez tout à l’heure de vie intérieure; or il y a eu cette collection qui s’appelait Hallelujah…

– … Oui, en 2001, deux jours avant September Eleven. C’était au Théâtre Apollo à Harlem.

– C’est étrange d’appeler une collection ainsi alors que l’on vit dans une époque laïque!

– C’était un appel à l’esprit, pas simplement au corps. J’ai l’impression que l’on habille d’abord l’esprit, et le corps ne fait que suivre ce que l’esprit ressent.

– Cette collection fut présentée deux jours avant le 11 septembre. A posteriori, on se demande comment vous avez eu l’intuition de faire un défilé doté d’une telle charge émotionnelle, avant un tel drame, alors que vous ne pouviez pas deviner ce qui allait advenir. Comment l’avez-vous vécu après coup?

– C’était très brutal. C’est toute la contradiction des Etats-Unis: vous y trouvez tout un étalage extérieur de succès, de richesses, qui parfois en deviennent ostentatoires, et des gens qui ont conquis un territoire et qui sont riches de rêves et d’espoir. Beaucoup d’entre eux ont des profils uniques à cause des mélanges. Ils ont des regards habités par la passion, par leur croyance en eux. C’est une contradiction qui pour moi est source d’inspiration. Les églises de gospel sont un lieu d’expression de la spiritualité qui illustrent très bien l’esprit américain, avec sa foi, ses convictions. On se situe bien au-delà des religions.

– Votre défilé se voulait-il un appel à plus de spiritualité?

– Oui, c’était une ode à la spiritualité, une célébration. On s’est longtemps appuyé sur le paraître et moins sur l’être. Or, c’est l’être qui donne une dimension intemporelle au vêtement: au-delà de tout mouvement de mode, de toute tendance, c’est avant tout ce que l’on est – nos amours, notre parcours – qui s’exprime. D’ailleurs, le final était un chant gospel, avec toutes ces filles sublimes qui dansaient sur scène. Il n’y avait plus cette rigueur qu’impose un show, mais un sentiment de liberté. Le fait d’avoir réussi à faire ce défilé à Harlem était déjà un défi en soi. Je n’arrivais pas à trouver une seule maison de production qui veuille l’organiser là-bas, ce show: personne ne voulait me suivre! On me disait: «Mais personne ne va venir à Harlem! Montrer des vêtements à Harlem, c’est impossible!»

– Impossible est un mot qui vous ressemble assez peu…

– Ce n’était pas du tout le genre de question que je me posais! On l’a finalement produit avec une équipe d’amis et d’enthousiastes, et ce fut formidable! Ce show restera ancré dans ma mémoire. Il est aussi le symbole d’une rencontre particulière. Quelques mois auparavant, j’avais rencontré Mary J. Blige, qui était à l’époque une jeune chanteuse noire qui venait de sortir son premier tube, «Family Affair». Elle, qui avait plutôt un look très rappeur, avait soudainement décidé de mettre une de mes robes et je l’ai découverte comme ça dans un magazine. Je lui ai écrit une petite note, dans laquelle je lui disais que j’étais très flattée de la voir dans une robe féminine, qu’elle lui allait très bien, que je fêtais mon anniversaire quelques jours plus tard à New York et que j’aimerais l’inviter. Elle est venue, puis elle m’a ­accom­pagnée ensuite à ce show à l’Apollo. Ce fut la naissance d’une amitié qui a déjà huit ans…

Et juste au moment où l’on allait prendre congé, elle dit: «J’ai l’impression de dessiner des vêtements pour des femmes nues et qui veulent, avec beaucoup de pudeur, le rester...»

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