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Cédric Streuli, un Alpin à Montreuil

Natif de Leysin, Cédric Streuli s’est installé à Montreuil pour développer son projet musical, Buvette. Entre Pantin, Vincennes et le canal de l’Ourcq, il prouve que la capitale doit beaucoup au Grand Paris

Contrairement à d’autres, Cédric Streuli ne rêvait pas de vivre à Paris. Il ne le connaissait qu’à peine, de passage pour un concert, dans le tourbillon d’une tournée. Arnaques à touristes, serveurs acariâtres, trafic infernal: rien ne titillait son enthousiasme. Aujourd’hui, il s’étonne encore de sa diversité: «Il y a seulement dix kilomètres du nord au sud, mais on a l’impression de traverser un océan.» Leysenoud bercé à l’ombre des flancs de La Riondaz, fils de parents nomades, Cédric Streuli a arpenté les Alpes, séjourné en Inde et vécu au Mexique avant de débarquer à Montreuil en 2015.

A l’époque, cette décision est davantage guidée par les exigences de Buvette, son projet musical, que par son goût des capitales européennes, ces vampires urbains qui vous pompent le souffle. Il est alors en pleine préparation d’Elasticity, son quatrième album, et veut se rapprocher de son label, Pan European. Grâce à sa double nationalité franco-suisse, il accède rapidement au statut d’intermittent, une exception administrative française qui offre une sécurité financière aux artistes en périodes creuses.

Poumon vert

Pour Buvette, qui a fait le choix de l’indépendance, c’est la promesse d’un rythme favorable à la création. Une opportunité de logement l’amène à s’installer dans l’est parisien. D’un hasard, il fait une planche de salut: «Je suis à quelques minutes du bois de Vincennes. Ce parc tient une place indispensable dans ma vie, j’y vais deux jours sur trois, pour marcher, faire du vélo, ou avec une bouteille de vin, du saucisson et des amis. J’ai grandi dans la nature et j’ai besoin d’y retourner souvent. L’allée Royale est mon poumon vert, à condition de partir à la tombée du jour. La nuit, c’est une tout autre ambiance…»

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Pour vivre heureux, vivons cachés: habiter en périphérie des quartiers centraux de Paris permet à Cédric Streuli d’entretenir un rapport à la ville distancié – et donc préservé. Il ne se déplace qu’à vélo et proscrit les artères encombrées. Le Marais, Saint-Germain-des-Prés, les burgers à la mode et les bouillons revisités, très peu pour lui. Grand marcheur, ermite à sa manière, il se préserve des distractions mondaines et des caprices de la tendance: «Je préfère être au calme dans ma vie quotidienne et rejoindre les lieux de fête quand il faut, plutôt que l’inverse.»

Le Mali à Montreuil

Le mercredi matin, il aime le spectacle des maraîchers qui déballent leurs étals au marché, place de la République, à Montreuil: «Je ne mets plus les pieds au supermarché. J’adore cette culture du commerce de rue, elle me rappelle le Mexique et l’Inde où j’ai beaucoup voyagé. Par rapport à la Suisse où tout est ordonné, c’est très exotique.» Il fréquente aussi le foyer Bara, dont les odeurs et les bruits trahissent le porche qui l’abrite. Depuis que cette ancienne usine de pianos a été transformée il y a trente ans en centre d’hébergement pour travailleurs africains, ce «petit Bamako» est une légende du Montreuil populaire et multiculturel qui plaît tant à Cédric Streuli: «On y va pour acheter des poulets, se faire coiffer ou chiner des cassettes audio de musique malienne rare.»

Autre espace, mais même esprit à La Parole errante, centre international de création dont la mission s’attache à rassembler des publics d’horizons variés, des jeunes éloignés de toute culture aux professionnels du théâtre. Installé dans les anciens entrepôts Méliès où s’inventa le cinéma, ce lieu de liberté est représentatif de la vigueur associative de la ville de Montreuil. Une longue tradition de reconversion des friches industrielles en ateliers d’artistes, son passé ouvrier, son histoire communiste et ses communautés en font un lieu de croisées et d’échanges. Pour se laisser happer par les visages qui la composent, Cédric Streuli s’assoit au Bar du Marché, ou le soir au Chinois, où il regarde défiler un cortège de bobos barbus, des amateurs de raï, des danseurs de cumbia, des dames en boubou, des parents d’élèves en route pour la sortie des classes et des collègues en bleu de travail.

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Balade le long du canal

De chez lui, Cédric Streuli met une vingtaine de minutes pour rejoindre son studio, à Pantin. Alors qu’il s’apprête à sortir un EP en février 2019, puis un cinquième album, Cédric Streuli estime que sa musique subit peu les influences artistiques parisiennes. Si Elasticity témoignait du contraste entre les solitudes alpines et le bourdonnement urbain, c’est davantage le cadre de travail qui bouscule sa productivité: «Mon studio est au deuxième sous-sol, je n’ai pas de fenêtre ni de réseau téléphonique. La porte donne sur le périphérique. C’est monacal. Il n’y a rien de mieux pour rester concentré et s’enfoncer dans la musique.»

Si la session est bonne, il s’offre une promenade qui longe le canal de l’Ourcq, dépasse le Centre national de la danse, traverse le parc de la Villette pour finir à la station de métro Jaurès. Trois kilomètres sans voitures récompensés par un festin indien autour de la rue Louis-Blanc. Au Krishna Bhavan pour les humeurs végétariennes, ou au Sarhavan Bavan, une valeur sûre. Dans cette chaîne de restaurants typique du sud de l’Inde, il faut manger la masala dosa, une crêpe de riz servie avec un chutney de coco et une sauce sambar.

Musique rock et expérimentale

Lorsqu’il souhaite prolonger l’immersion sonore, Cédric Streuli épluche attentivement la programmation de l’Espace B, un rade du XIXe arrondissement de Paris qui ne paie pas de mine sous son store vert, mais qui déniche des groupes de rock indé/garage inégalables. De retour à Montreuil, élégamment planqués sous une façade en brique rouge, les Instants Chavirés attirent un public de mélomanes initiés ou curieux: «C’est une salle de concerts expérimentale. L’équivalent de notre Bad Bonn national. J’y vais généralement seul, débarrassé de toute contrainte sociale. Je prends ma dose de bruit et je rentre chez moi.»

Aux Instants Chavirés, il a notamment entendu jouer Mdou Moctar. En 2015, ce guitariste touareg était l’invité de Hautes Fréquences, à Leysin. Fondé en 2014 par une clique locale, ce festival fait désormais partie de ces manifestations à taille humaine qui rayonnent sur le paysage suisse. Pour Cédric Streuli, cofondateur, c’est aussi le moyen de rester accroché à ses montagnes, de Bamako au Kerala et jusqu’aux trottoirs de Montreuil.

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