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Olivier Saillard, commissaire de l'exposition "Azzedine Alaïa: je suis couturier". 
© Grégoire Alexandre

Mode

«Célébrer Azzedine nous a rendus plus vivants»

Historien de la mode, Olivier Saillard a orchestré «Azzedine Alaïa: Je suis couturier», une exposition rassemblant les plus belles pièces du défunt couturier. Rencontre à Paris deux semaines avant la fin de l’événement

Peut-on connaître quelqu’un sans l’avoir jamais rencontré? Peut-on sonder l’âme d’un homme sans avoir jamais vécu à ses côtés? A Paris, la réponse tient en 41 robes. Des lignes sensuelles qui soulignent les courbes, des modèles sculptés dans la maille, le cuir, le jersey stretch, des drapés qui transforment les femmes en sirènes, le quotidien en rêve. Derrière chacun de ces chefs-d’œuvre se cache l’esprit d’un seul artiste: Azzedine Alaïa, couturier virtuose disparu en novembre 2017 à l’âge de 82 ans. Son esprit semble vibrer derrière chaque plissé, chaque couture, chaque mouvement de tissu.

Organisée jusqu’au 10 juin rue de la Verrerie, là où le couturier vivait et travaillait, l’exposition Azzedine Alaïa: Je suis couturier est plus qu’un hommage posthume. Pour sa famille, son compagnon Christoph von Weyhe et sa sœur de cœur Carla Sozzani, pour ses proches collaborateurs, il s’agissait de surpasser la tristesse pour célébrer la vie et la créativité qui animaient ce petit homme adoré de toutes celles et ceux qui croisaient son chemin. «C’est difficile à dire, mais dans un sens la mort d’Azzedine nous a rapprochés et nous a rendus plus vivants», confie à Paris le commissaire de l’exposition, Olivier Saillard. A 50 ans, cet historien de la mode vient de quitter la direction du Palais Galliera, le Musée de la mode de la Ville de Paris, dont il était directeur depuis 2010, pour devenir directeur artistique du chausseur J.M. Weston. En 2013, il avait conçu la première rétrospective consacrée au couturier franco-tunisien. Il sera désormais actif au sein de la future Fondation Azzedine Alaïa, qui abritera tous les trésors de la maison et de son créateur, soit des milliers de pièces de design et de mode.

Lire aussi: Le sacre d'Alaïa

Le Temps Vous avez récemment quitté l’univers muséal et voici que le décès de Monsieur Alaïa vous rattrape en quelque sorte par l’épaule…

Olivier Saillard: C’est étrange, car lors du dernier coup de fil que j’ai eu avec Azzedine, il m’avait un peu disputé en me disant «dommage que tu partes du Palais Galliera, on avait fait de si belles choses». Puis il meurt, ce farceur. D’une certaine façon, je me sens plus utile ici qu’au Palais Galliera, qui a la chance d’avoir de nombreux conservateurs. Au sein de la maison Alaïa, il y a une urgence à consolider tout le travail qu’a accompli Azzedine, à accompagner ses collections. Celles qu’il a imaginées et produites en son nom, mais aussi celles des grands maîtres de la mode, qui sont également conservées chez lui.

Quel genre de collectionneur était Monsieur Alaïa?

Un collectionneur fou! Ces dernières années, il dépensait des sommes inconséquentes dans les salles de ventes aux enchères et auprès des marchands. En tant que directeur de musée ou en tant que conservateur, on était toujours très énervé, parce que lorsqu’une belle robe était mise sur le marché, c’est Azzedine qui l’achetait! Hormis Monsieur de Givenchy, qui avait également ce type de sensibilité, c’est le seul couturier que j’ai vu à ce point concerné par la conservation du patrimoine de la mode, pas seulement le sien mais aussi celui des autres. Il trouvait irresponsable qu’on dilapide ou qu’on détruise les vêtements qu’un homme ou une femme avait passé des semaines, des jours et des nuits à construire.

Pour cette première exposition posthume, vous avez choisi de n’exposer que des robes. Pourquoi ce choix?

Azzedine a fait de sublimes tailleurs et pantalons. Mais pour le premier hommage à cet artiste qui avait été si amoureux des femmes, je souhaitais quelque chose de très féminin, des robes emblématiques qui fassent rêver. J’ai également pris le parti de sélectionner essentiellement des vêtements noirs et blancs, car cela rend grâce à l’intemporalité de sa couture. Cultiver ce sentiment d’éternité au lendemain de sa disparition me paraissait juste.

Au milieu de cette intemporalité, peut-on tout de même identifier des périodes stylistiques dans l’œuvre de Monsieur Alaïa?

J’en vois trois. Il y a d’abord eu la période des robes bandelettes et des jupes moulées, toutes ces pièces créées entre 1979 et 1992 et qui ont redonné un corps aux années 1980. Il y a ensuite eu une période que je qualifierais d’exotique-sauvage, un peu Tina Turner. De belles pièces, mais qui sont moins dans mon cœur. Je pense que, comme tous les couturiers après plus de quinze ans d’activité, Azzedine traversait un passage à vide. Cela correspond à la disparition de sa sœur, un moment très difficile pour lui. Sa collection de 2003 l’a remis en selle. C’est le début de la troisième période, qui se caractérise par une couture plus épurée. Azzedine maîtrisait tellement bien la technique qu’il était parvenu à s’en émanciper, à la rendre quasi invisible, abstraite. Seuls les grands couturiers sont capables d’un tel tour de force.

Cela explique-t-il le titre de l’exposition, «Je suis couturier»?

Azzedine Alaïa supportait très mal cette nouvelle vocation de directeur artistique, ces «designers» qui se sont mis à placer des plantes dans les vitrines au lieu de faire des vêtements. Il disait que le seul titre qui lui convenait était celui de couturier, puisque c’est le seul métier qu’il connaissait. Il savait prendre un tissu, des ciseaux, des épingles, faire un patron, le modéliser, assembler.

Beaucoup de professionnels considèrent que Monsieur Alaïa était le dernier grand couturier de la mode. Pourquoi notre époque n’enfante-t-elle plus ce genre d’artisan et artiste?

Il y a avant tout un problème de formation. Dans les écoles de mode, on n’apprend plus aux étudiants à couper, et nombre d’entre eux ne savent même pas faire un ourlet. Aujourd’hui, on forme des styles, des personnalités, on cherche à identifier une expression au détriment de la technique. On est obsédés par le concept et par l’image. Je me souviens d’une année où Azzedine avait présidé un jury dans une école de mode, et il avait mis zéro à tout le monde! (Rires.) Les profs étaient embêtés, mais lui maintenait que les vêtements étaient mal exécutés.

La maison Alaïa a renoncé à nommer un successeur au couturier et les collections existantes seront régulièrement rééditées au sein des ateliers. Dans une industrie de la mode obsédée par la nouveauté, cette décision est inédite.

Elle a été prise spontanément par la direction de la maison. Personnellement, j’ai toujours pensé qu’une veste Azzedine Alaïa était comme un fauteuil de Mies van der Rohe ou une table de Le Corbusier: elle peut exister tout le temps pareille. Ses créations sont des intemporels, une gamme fixe dans une garde-robe. A partir du moment où une pièce a été conçue par ce couturier, il peut y avoir des rééditions, ce sera toujours lui. Et de toute façon, qui aurait-on mis à la place d’Azzedine? C’était un problème impossible à résoudre.

Pour un jeune créateur, quels enseignements tirer de l’héritage laissé par Monsieur Alaïa?

La persévérance. Faire des choses plus simples, moins voyantes mais plus parfaitement exécutées. Ce n’est grave de faire un défilé de cinq vestes si celles-ci sont de qualité. Peut-être qu’il y a une manière de réinventer le système. Pourquoi se mettre tout de suite dans une fashion week, dépenser des sommes astronomiques pour quelques minutes de spectacle, être obligé de convier la presse, les blogueurs et autres influenceurs? Azzedine a très vite refusé ce système et ça a été l’une des clés de son succès. L’autre enseignement serait donc d’apprendre l’art de dire non. Quand un créateur parviendra à dire non à tout le monde, on l’entendra davantage.


«Azzedine Alaïa: Je suis couturier», jusqu’au 10 juin 2018, rue de la Verrerie 18, 75004 Paris.

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