Coup de griffe

Quand Céline Dion se mue en Bécassine 

Les mises en scène de la chanteuse Céline Dion (au Ritz, aux WC, sur un bateau-mouche, en Céline...) désespèrent notre chroniqueur au moins autant qu'elles l'inspirent

Comme un ouragan. Comme un tsunami qui surgirait des années 1980 pour tout balayer dans un grand vent de laque hystérique. Comme si la Vierge de Fatima descendait sur Terre pour ouvrir le prochain défilé de la marque Vetements. Comme si la Fashion sphère s’était muée en laboratoire des Muppet Shows, vous savez, celui où, selon la formule, «l’avenir appartient déjà au passé».

Je vous parle de Céline Dion. Cet été, en pleine semaine d’une haute couture parisienne qui ronronnait sous les poncifs, la chanteuse éplorée est soudain apparue sur des photos et des petits clips, tournés avec le magazine Vogue. C’est peu dire que ces images sont mochissimes et foutraques. Même le fils qu’auraient conçu Pina Bausch et Donatella Versace n’aurait pas imaginé performance aussi barrée.

On y voit donc la star canadienne outrageusement sur-lookée, ployant sous des quintaux d’habits de marque, prenant visiblement du plaisir à jouer les foldingues du shopping. Céline fait sa «mannequine» dans les cuisines du Ritz. Céline fait du bateau-mouche habillée comme même Melania Trump n’oserait pas. Céline aux WC avec des bottes plus chères que mille revenus d’insertion. Céline et les paparazzis. Céline en drag-queen. Céline qui s’est encore enfuie sans sa camisole. Céline en Céline, bien sûr. Ce n’est plus Céline qu’on nous donne à voir. C’est Bécassine.

Provinciale à souhait

Justement. L’intérêt de ces mises en scène, c’est que leur théâtralité excessive prend à contre-pied tout ce qui imprègne la mode et le luxe féminins aujourd’hui: le fameux «mythe de la Parisienne», cette femme parfaite qui ne ferait pas d’effort, cette héroïne exaltée par TOUS les magazines de TOUTE la planète, ce modèle stérile et tyrannique incarné par Inès de La Fressange, cette créature qui joue avec les codes des genres tout en se remettant une couche de rouge.

Instagram est peuplé de millions d’avatars de cette Parisienne désolante, qui exhibent des sacs plus chers que leur équivalent-or, mais qui passent leur temps à parler de beauté intérieure en recopiant des phrases du poète Rumi qu’elles truffent de fautes d’orthographe. Et voilà que dans cet univers formaté, boudeur et nourri au quinoa, débarque une provinciale, notre Céline-Bécassine, qui avoue et met en scène son envie de s’habiller comme on se déguise, d’être adulée pour son apparence, d’en faire des tonnes, de ne pas choisir, de ne pas avoir peur d’être vulgaire, ni de reprendre du dessert.

Le faux pas tue plus vite que le ridicule

Bécassine-Céline, c’est la provinciale qui n’a pas honte de dire qu’elle n’est pas la fille de quelqu’un de fameux. C’est la parvenue qui ne sait pas (encore) que le faux pas tue plus vite que le ridicule, désormais. C’est la débutante qui croit (encore) que la mode n’est pas une dictature régimentée par la police du style mais un Lunapark de merveilles, de vies invivables, de toquades déraisonnables, d’excès merveilleux. Un pays de cocagne où la raison fait des loopings.

Je reprends. Ces photos sont ridicules. Mais elles nous posent une question, profonde et vaine comme une dissertation de matu. Pourquoi, aujourd’hui, faut-il que nous reniions la première fonction de la mode: mettre de la fiction là où on ne voit plus que de la réalité.

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