élégance italienne

Cent ans d’altitude

La marque de chaussures lombarde Artioli va célébrer son centenaire. Rencontre avec Vito Artioli, la grande figure du soulier de luxe «made in Italy» au sommet

Machinalement, on se prend à vouloir esquisser un signe de croix en pénétrant dans l’usine. Une bigoterie instinctive, entre dévotion absolue pour ce sanctuaire de l’art italien et conjuration du démon qui semble avoir inspiré l’agencement des lieux. A Tradate en Lombardie, la fabrique de chaussures d’exception Artioli est un vénérable capharnaüm. Un savant désordre où s’entrecroisent moderne et ancien, comme une carotte de glace prélevée dans la calotte de l’industrie séculaire du luxe, le témoin du mélange subtil entre tradition et modernité.

Outils manuels d’un autre âge, machines industrielles vintage et plus modernes, ouvriers en blouse et images pieuses punaisées par endroits sur les établis de confection… Sous un chaud soleil de printemps qui exalte le parfum des peaux rares et les effluves de colle, la visite de l’usine Artioli s’apparente à un voyage dans le temps. Au milieu de gabarits de toutes tailles – les pieds témoins des clients illustres du monde entier –, on voit quantité de chaussures en cours de fabrication, toutes plus belles, plus différentes et plus rares les unes que les autres, comme autant d’œuvres d’art en pleine gestation.

Blouse blanche sur costume-cravate-pochette, sourcils de chat et œil rieur auquel rien de tout ce qui se fait dans l’usine n’échappe, c’est Vito Artioli, 74 ans, qui fait la visite. Son fils Andrea, qui lui a (théoriquement?) succédé à la tête de l’entreprise, nous laisse en sa compagnie. «C’est un très bon élève, dira plus tard Vito avec fierté. Andrea est presque devenu comme son père!» Et à l’entendre dialoguer, le tandem familial semble fonctionner à merveille, avec une admiration réciproque palpable entre les deux hommes.

Fondée en 1912 à Ferrare par Severino Artioli, le père de Vito, la marque fêtera l’an prochain son centenaire. L’ancêtre fondateur était encore à l’usine la veille de sa mort, à l’âge de 100 ans… La marque aura chaussé tous les grands de ce monde ou presque: Billy Wilder et des générations d’acteurs, George Bush et des générations de présidents, le pape Jean Paul II, enterré avec des chaussures Artioli… Eternel est le style Artioli.

Galuchat, serpent, anguille, crocodile, autruche, iguane, requin, lézard… Doublures intérieures – pour le marché russe – en castor, hermine ou zibeline… Tous les matériaux les plus rares et les plus nobles servent à la fabrication de chaussures presque uniques. Entre six et 16 paires maximum de chaque modèle dessiné par Vito Artioli en personne sont fabriquées à Tradate puis vendues dans le monde. Avec cette production au compte-gouttes, l’homme a plutôt intérêt à être créatif. Ce qui est le cas: «J’ai déjà créé plus de 70 000 modèles», dit le bottier-styliste, qui passe toutes ses nuits à l’étage de son usine à dessiner, sans la moindre angoisse de la page blanche.

Il est des gens qui n’arrêteront de penser, de rêver, de créer, de travailler – de parler –, de s’enthousiasmer que lorsque leur cœur cessera de battre. Vito Artioli est de ceux-là. Avec lui, on évoque l’Europe, les régions, le patrimoine, les racines, la famille, l’art et la passion: tout ce qui anime cet artiste à la loquacité sans commune mesure. «J’ai appris le métier grâce à mon père, mon maître, un technicien hors pair. Et chez nous en Italie, l’amour du beau naît de notre immersion permanente dans l’art. Il coule dans le lait de nos mères.»

Dans son métier, le bottier revendique un équilibre entre la beauté des lignes et les tendances de la mode. «C’est grâce au style qu’on identifie une marque. Il ne faut jamais le trahir. La mode change, la beauté et le style restent.» Et Vito Artioli n’est pas qu’un transmetteur du beau. Il est aussi l’inventeur des chaussures sans lacets, à élastique. Il a été aussi le premier à faire des lacets élastiques, et le premier à avoir ajouté sur des chaussures des accessoires métalliques comme des boucles ou des étriers.

Mais il n’a jamais déposé de brevet pour autant: «Cela ne sert à rien. Et si on ne vous copie pas, c’est que vous êtes mort en créativité. Le style c’est de toute façon l’homme, ce qui ne peut pas se copier.»

Le désordre apparent dans sa fabrique, Vito Artioli semble s’en moquer. Tout au plus, il concédera au fil de la conversation que «l’usine commence à être un peu étroite et qu’il faudrait penser à en bâtir une autre». La marque Artioli (aussi déclinée en produits de maroquinerie notamment) fabrique moins de 100 paires par jour, avec une cinquantaine de personnes qui travaillent dans l’usine et autant à l’extérieur. «Des piqueurs qui cousent à la main et qui ont l’habitude de travailler chez eux.» Pour fabriquer une paire, il faut compter pas moins de 200 opérations différentes.

Artisanat, industrie? «Nous faisons de l’artisanat industrialisé, résume le bottier. Les méthodes traditionnelles de production ont été améliorées tout en gardant intact le côté artisanal.» Et grâce à cet amour du savoir-faire artisanal, Vito Artioli est devenu le président de l’Association nationale des fabricants italiens de chaussures. Il est aussi le président de la Confédération européenne de l’industrie de la chaussure. «Il faut conserver le métier et la tradition, c’est pour cela que je me bats. Nous avons un besoin vital de conserver toute la richesse de notre patrimoine à l’échelle de l’Europe.»

La reprise du flambeau? Andrea Artioli a trois fils, adolescents. «Amedeo, Alberto, Alessandro, énumère avec fierté le grand-père, qui a créé le logo de la marque Artioli, un «V» et un «A» entrecroisés qui pourraient tout aussi bien être deux «A». Peu importe qui prendra la suite, tous ont un prénom qui commence par la lettre A…»

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