grand angle

C’est quoi le design aujourd’hui?

Champ de recherche en pleine mutation, le design dépasse aujourd’hui la pure création d’objets. Les contours de cette profession ont évolué pour mieux répondre aux enjeux de la société actuelle. Si la discipline garde pour objectif principal l’amélioration de notre qualité de vie, elle se tourne désormais aussi vers la recherche de solutions immatérielles

Persuader les gens d’acheter des choses dont ils n’ont pas besoin avec de l’argent qu’ils n’ont pas pour impressionner des voisins qui s’en fichent: c’est ainsi que Victor Papanek, l’un des pionniers du développement durable, définissait les enjeux du design au XXe siècle. Portée par l’élan et la frénésie de consommation des années 60, le design s’est d’abord précipité sur la voie du confort, puis de l’abondance. Qu’est-ce que le design aujourd’hui? Votre voisin vous répondra peut-être que c’est une lampe Arco penchée sur un fauteuil Eames dans son salon. Autant d’objets qui furent une révolution technique et esthétique en leur temps et qui restent, aujourd’hui, des symboles du «bien-vivre». Mais en 2012, le monde a-t-il encore besoin d’une nouvelle chaise? ­Confrontés à un marché sur-saturé et à l’épuisement des ressources planétaires, les designers donnent un nouveau souffle à leur profession, pour la rendre plus à même de répondre aux vraies questions de société qui se posent aujourd’hui. Si le robot ménager multifonction fut un jour synonyme d’amélioration du quotidien, les paramètres sont aujourd’hui radicalement différents. Et l’amélioration de la qualité de vie, tout au moins pour les 10% de la population les plus privilégiés de la planète à qui s’adresse le marché du design, ne passe plus nécessairement – ou plus seulement – par la création de nouveaux objets.

Une définition ouverte

Le design, ce champ de recherche en pleine mutation, s’ouvre aujourd’hui davantage à des problématiques plus abstraites, à la création de systèmes organisationnels, au développement des services et aux stratégies comportementales. Et applique la méthodologie spécifique aux designers pour identifier les problèmes et imaginer des solutions appropriées en se confrontant aux questions sociales, écologiques, politiques et humanitaires. Cette discipline est si nouvelle qu’elle peine encore à se trouver une définition, et même un nom. Les Anglo-Saxons l’appellent «Service design» ou «social design» ou encore «service innovation». En Suisse et en France, cette approche commence à trouver quelques échos sous le nom de «design de services». A San Francisco, en 2009, des étudiants montaient une exposition baptisée «What the *#&! is social design». A Copenhague, ville pionnière en la matière, se tenait également une exposition sur ce thème en 2011, au Dansk Design Center, «Challenge society». Et tentait de répondre aux questions soulevées par le caractère très abstrait de cette «dématérialisation» du produit.

A partir d’exemples concrets, «Challenge society» montrait comment ces nouvelles stratégies de design pouvaient à la fois donner de nouvelles armes aux entreprises privées et répondre à certaines problématiques du secteur public danois comme la qualité de vie dans les prisons ou les maisons de retraite. Les bureaux de design qui ont adopté ce cadre d’action travaillent en collaboration avec des chercheurs issus de différentes disciplines comme l’ethnographie, la psychologie ou l’anthropologie. Cette approche holistique leur permet de combiner leurs savoir-faire pour dégager des solutions sur mesure. Que peuvent apporter les designers, quelle est la spécificité de leur approche? Tout d’abord, leur état d’esprit tourné vers la recherche de solutions. Si les sciences sociales fournissent une critique et des moyens d’analyse, les designers ont avant tout une approche fonctionnelle, tournée vers la recherche de solutions pratiques, efficaces et séduisantes. Autres spécificités de la «pensée design» relevées par l’exposition, la priorité donnée à la facilité d’utilisation de l’interface, d’un service ou d’un objet, du point de vue de l’utilisateur. Mais aussi la recherche de solutions tournées vers le futur, en s’appuyant sur les technologies les plus récentes.

Vers la concentration et la frugalité

Si le design change aujourd’hui de visage, c’est que les enjeux de la qualité de vie ont changé. Dans son livre Change by design: How design thinking transforms organization and inspires innovation, Tim Brown, le président d’IDEO, l’entreprise de design californienne de référence en matière de design de service, définit son propre changement de culture comme le passage d’une discipline centrée sur la technologie à une discipline centrée sur l’humain. «Ce qui excite le plus les designers aujourd’hui, c’est d’exercer leurs compétences sur les problèmes qui comptent vraiment», explique-t-il. Moins de gadgets, mieux vivre. Parallèlement au mouvement de simplicité volontaire qui se développe parmi les consommateurs – et qui ­consiste à faire le choix d’une certaine frugalité dans son mode de vie – pour répondre à la surabondance à laquelle nous sommes en permanence confrontés, une des nouvelles interprétations du design consiste à tenter de réduire le nombre d’objets dans notre vie plutôt que d’en créer de nouveaux. En combinant, par exemple, plusieurs fonctions de différents produits en un seul (à l’instar des smartphones qui prennent des photos et des vidéos, donnent l’heure, la température…).

Mais c’est aussi l’intérêt toujours plus vif des designers pour le design humanitaire; ces projets qui prennent en compte «les autres 90% de la planète», comme les avait désignés une exposition au National Design Museum ­Cooper-Hewitt de New York. C’est-à-dire les quelque 6 milliards de personnes qui n’ont pas accès à certains biens et services que la plupart d’entre nous tenons pour acquis: l’eau potable, la nourriture, un toit, la santé ou l’éducation. A travers des partenariats locaux ou internationaux, les designers se consacrent à trouver et à mettre en œuvre des solutions à bas coûts afin de faciliter l’accès des plus défavorisés aux nécessités de base.

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