On pourrait passer des minutes à l’observer, sans se soucier une seconde des aiguilles qui frôlent son cadran. On comprend qu’elles sont un bel alibi, ces aiguilles, qu’elles ont été posées là parce que sinon l’objet ne s’appellerait pas une montre. Mais est-ce bien une montre? Ou un objet de collection? Les deux peut-être.

Dans son cadran est emprisonnée une multitude de fleurs rouges, un bouquet immobile qu’aucun vent ne fera jamais ployer. On les appelle les millefiori, mille fleurs en italien, ces ornements que des artisans piègent dans le cristal afin d’en faire des presse-papiers que d’aucuns collectionnent avec passion. Ces jardins miniatures nous font la grâce d’aspirer nos pensées pour les mener vers un ailleurs enchanté. De là à en faire un cadran de montre… Il fallait s’appeler La Montre Hermès, et appartenir à un groupe qui maîtrise de nombreux métiers et possède la célèbre cristallerie Saint Louis, pour prendre ce risque-là.

Mais revenons à la genèse du projet, initié il y a près de deux ans, lorsqu’il nous fut révélé. Cette idée relevait quasiment du vœu pieux: comment parvenir à transposer la technique utilisée pour fabriquer un presse-papiers en une lamelle suffisamment fine pour pouvoir être contrecollée sur une plaque de métal et devenir le cadran d’une montre? «Tout a commencé lors d’une première visite à Saint Louis, raconte Philippe Delhotal, directeur création et développement de La Montre Hermès. Nous voulions créer un cabinet de cristal pour une pendule Atmos réalisée par la manufacture Jaeger-LeCoultre, et je suis tombé sur l’atelier de millefiori et presse-papiers. A l’époque, je cherchais une technique différente de l’émail pour orner le cadran de nos montres, mais qui en aurait l’esprit. Pourquoi pas un millefiori? J’ai demandé à Xavier Zimmermann, le responsable de l’atelier presse-papiers, si l’on pourrait appliquer cette technique dans le domaine horloger. Il m’a répondu que la principale difficulté serait la précision: parce que dans ce domaine, il n’y en a pas. Il fallait faire des essais. Il a réalisé un petit presse-papiers. Nous avons ensuite fait appel à la société allemande Groh + Ripp, spécialisée dans la taille et l’usinage des minéraux, afin de tronçonner des lamelles de 0,6 mm d’épaisseur dans cette masse. Ils sont venus à Saint-Louis, pour comprendre la technique. Le challenge les intéressait. Ils ont même adapté une machine pour faire ce travail, le cristal est beaucoup plus friable que la pierre dure. Les premiers essais n’allaient pas: il y avait des bulles d’air dans le cristal, des trous, il y a eu de la casse. Il a fallu se faire la main autant à Saint-Louis qu’en Allemagne.»

Le chemin qui a mené à la naissance des montres que l’on a sous les yeux, un modèle de 34 mm, un autre de 41, et une montre de poche, fut long, éprouvant, mais personne pour se décourager. Ces garde-temps sont passés par l’épreuve du feu. Les nerfs de certains membres de l’équipe aussi…

Depuis quelques années, on assiste à une surenchère de nouveaux métiers d’art, mais c’est la première fois qu’une maison horlogère utilise la technique des millefiori pour fabriquer le cadran d’une montre. «Les horlogers sont en recherche permanente de nouveaux métiers d’art: ils se tournent vers des techniques qui se sont perdues, ou vers d’autres qui puissent s’adapter à l’horlogerie. C’est une opportunité de garder ces métiers vivants», souligne Philippe Delhotal. Le directeur a puisé, lui, dans l’un des 14 métiers du groupe Hermès, le cristal, pour créer un objet qui incarne à la fois l’identité Hermès et celle de Saint Louis.

Le problème, lorsque l’on introduit une nouvelle technique dans le monde de l’horlogerie, c’est que l’on n’a pas de recul sur la pérennité du résultat. «Le cristal est une matière inerte, il n’y a pas d’évolution, pas de transformation de la matière, pas d’altération, souligne Philippe Delhotal. En revanche, il y a une vraie fragilité. Si elle tombe par terre, il y a un risque de casse.»

Quand on regarde ainsi ces bouquets immobiles, sur lesquels les heures défilent, on n’imagine pas encore combien de jours il aura fallu aux artisans pour parvenir à ce résultat. Pour en prendre la juste mesure, il faut se rendre à Saint-Louis-Lès-Bitches, fief de la célèbre Cristallerie Saint Louis (lire LT 30 novembre 2011). Il faut accepter que le temps s’y déroule à un rythme qui appartient au lieu. Il faut se souvenir, car ce n’est pas la première visite, que les mots y sont rares, car essentiels, que la passion ne s’exprime pas de manière ostentatoire, mais qu’elle brûle dans le cœur des verriers, et que le feu est la clef de tout.

Dans l’atelier des presse-papiers, qui a grandi depuis notre dernière visite, un pan de mur entier sert de bibliothèques à baguettes. Il y en a de toutes les grosseurs, de toutes les couleurs. Elles ressemblent à ces sucres d’orge multicolores au cœur duquel est emprisonné un motif. Tout commence par elles.

En résumé, voici le processus à suivre pour obtenir un cadran: d’abord, il faut fabriquer les baguettes. Elles seront coupées à la pince à une hauteur de 7 mm. Ces sections seront posées les unes à côté des autres avec des pincettes sur des fonds qui font 43 mm ou 46 mm de diamètre. Le décor est ensuite mis sous verre grâce à un système d’empaquetage. On obtient ensuite un lopin qui sera envoyé en Allemagne chez Groh + Ripp, qui se chargera de l’usinage des lamelles qui seront contrecollées sur une plaque de métal pour devenir un cadran.

Les résumés ont l’avantage de passer sous silence tous les ratages, toutes les bulles, toutes les casses, toutes les réussites, tous les silences, tous les soulagements, toute la beauté des choses aussi. La baguette est déjà toute une histoire en soi avec son motif étoile à l’intérieur. «Dans un moule en forme d’étoile, on laisse couler du cristal de couleur blanche avec du bleu par-dessus», explique le maître verrier Xavier Zimmermann, responsable de l’atelier presse-papiers, qui a été nommé chevalier des Arts et des Lettres en juillet 2013. Mais l’étoile possède des arêtes et, à chaque passage au feu, la chaleur risque d’en modifier la forme et de faire s’affaisser les arêtes. «Il faut donc figer cette étoile en la recouvrant de cristal, poursuit-il Ensuite, on pourra la réchauffer sans faire fondre l’ensemble.» L’étape suivante, c’est le tirage de la baguette. Certaines sont simples, d’autres en fagot. «C’est un travail phénoménal, relève Ange Maurer, préparateur presse-papiers. Il faut préparer toutes les baguettes à l’avance, ce qui représente des jours et des jours de travail.». Un fagot, comme son nom l’indique, est un ensemble de baguettes réunies en bouquet, qui deviendront, après passage au feu et étirage, une seule baguette aux multiples motifs. «Celles-ci sont plus complexes, explique Ange Maurer. Comme les baguettes sont posées les unes à côté des autres, il y a de l’air entre elles. En réchauffant le fagot et avec de la pression, en serrant la masse de plus en plus contre le marbre, cela permet d’expulser l’air. Le cristal en fusion est une matière liquide. C’est mou, ça bouge, c’est comme du miel. Il faut la tourner pour ne pas que cela s’affaisse. Tout l’art du verrier étant de ne pas altérer, déformer les motifs.»

Le stade suivant, c’est le tirage du fagot et pour cela il faut être deux. C’est la même idée que lorsque l’on prend un chewing-gum entre deux index et qu’on l’allonge pour en faire un fil. Pour le cristal, ce sont deux hommes qui étirent le matériau en fusion en un long fil, qui, une fois sectionné, sera placé dans une arche de recuisson pendant quatre heures afin de faire diminuer la température et les tensions de la matière et éviter qu’elle ne casse. Ange et Xavier, comme d’ailleurs tous les artisans de Saint Louis, se livrent à l’exercice en silence. C’est une chorégraphie maintes fois répétée. Ils n’ont pas besoin de se parler. «Cela nous vient naturellement. On se regarde et on sait», confie Ange…

Les dessins des millefiori sont faits par des artisans. Le modèle rouge s’appelle Sarah, du nom d’un presse-papiers existant. Mais il y reste un côté aléatoire dans la manière qu’a chaque artisan de poser ses petits tronçons de baguettes et d’organiser son motif. Finalement, chaque montre est une pièce unique.

Combien de temps pour créer un cadran, en partant de zéro? «Il faut commencer par fabriquer les baguettes, explique Xavier Zimmermann. Pour le Sarah, il faut compter une journée, pour les lopins bleus, 3 jours de travail. La pose, c’est 2 heures et demie. L’empaquetage, un quart d’heure. Ensuite, pour l’usinage en Allemagne, je ne sais pas. Derrière un cadran, rien qu’à Saint Louis, il y a 4 jours de travail.»

Il faut être doté d’une concentration infinie dans l’atelier des presse-papiers, pour suivre une discussion sans se laisser distraire. Le regard a une propension naturelle à répondre à l’appel silencieux des mondes miniatures qui reposent derrière les vitrines. De nombreux modèles n’ont jamais été commercialisés. On y plonge, comme dans un paysage imaginaire. «Colette, qui les collectionnait, les appelait ses jardins secrets, souligne Xavier Zimmermann en surprenant le regard baladeur. On peut en prendre un et le regarder pendant des heures. Le collectionneur doit participer au presse-papiers. Il faut qu’il aille chercher dedans, qu’il le bouge.» Il en est un tout particulier où les yeux, et l’esprit, ont envie de se perdre: il représente un simple pissenlit. Mais on sent dedans le souffle du vent, comme si le maître verrier avait réussi à emprisonner la brise d’un été dans le cristal en fusion. On s’émerveille. Et on découvre que l’on n’est pas la seule. Les artisans aussi s’émerveillent souvent: «Une fois que l’on découvre ce qu’on a fait, c’est magique!»