Mode

«Chacun des shows d'Alexander McQueen était une métaphore de sa vie»

Tragiquement disparu il y a dix ans, le couturier britannique Alexander McQueen est au cœur d’un nouveau documentaire qui explore sa vie intime, entre génie mode et tourments existentiels. Rencontre avec l’un des deux réalisateurs, Ian Bonhôte

Certains destins semblent avoir été taillés pour la dramaturgie. Prenez Alexander McQueen. Huit ans après son suicide, à 40 ans, le couturier britannique ne cesse d’alimenter rumeurs et fantasmes en tous genres, de la presse de boulevard aux biographies fantaisistes. D’un côté, il y a le conte de fées: un ancien tailleur de Savile Row qui a monté sa propre marque avec trois bouts de ficelle avant d’être catapulté à la direction artistique de la maison Givenchy, à seulement 28 ans. Poétique et provocatrice, parfois macabre, sa mode avant-gardiste s’exprimait à travers des défilés-spectacles où se dessinaient en creux ses affres existentielles. De l’autre, il y a le personnage sulfureux, Lee (son vrai prénom). Un gosse d’ouvrier devenu rapidement millionnaire, un égocentrique cruel, addict à la cocaïne et séropositif.

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Pour enfin dissocier l’homme du mythe, les réalisateurs Ian Bonhôte et Peter Ettedgui présentent McQueen, un documentaire qui dresse un portrait sensible et empathique de Lee, loin des très stériles épopées de marques de mode. On y découvre des séquences d’archives personnelles, des interviews exclusives des proches de Lee McQueen ainsi que des extraits de défilés. Si le récit s’avère un peu linéaire, il offre une véritable plongée au cœur de l’univers torturé et onirique d’un génie de la mode qui, dix ans après sa mort, continue de fasciner les foules. A Genève, le réalisateur franco-suisse Ian Bonhôte a répondu à nos questions.

Au départ du projet, la famille d’Alexander McQueen ainsi que la marque du créateur, propriété du groupe Kering, ont refusé toute collaboration. Comment avez-vous réussi à construire ce documentaire?

Du côté des producteurs et des distributeurs, le désir d’un projet McQueen était très fort, ce sont d’ailleurs eux qui sont venus me chercher. Peter Ettedgui et moi-même avons rapidement obtenu de l’argent, malgré l’absence d’accès aux sources. Une fois notre script prêt, on s’est mis à appeler des gens qui avaient connu Lee. Quand ils ont vu qu’on était sérieux, les langues ont commencé à se délier, y compris au sein de la famille puisque la sœur et le neveu du créateur se sont confiés à nous. Mais ça n’a pas été facile, certaines personnes ont subi des pressions visant à les empêcher de parler. La marque est restée muette jusqu’à aujourd’hui. Il y a autour d’Alexander McQueen un vœu de silence.

Pourquoi ce culte du secret autour d’un créateur disparu depuis près de dix ans?

Lee était un personnage sulfureux. Il était célèbre, ses amis étaient des stars, il a gagné énormément d’argent tout d’un coup, expérimentait beaucoup de choses sexuellement et consommait des drogues. Ses proches craignent que ces éléments soient utilisés pour dresser de lui un portrait scandaleux. Pareil pour la marque Alexander McQueen, qui n’aimerait pas mettre en péril son image et ses ventes avec des histoires de mœurs. Et je comprends tout à fait ces craintes, mais nous n’avons jamais cherché à salir Lee et j’espère que cela se ressent.

Vous n’en faites pas pour autant un saint. On comprend que s’il recevait beaucoup de coups, McQueen était aussi capable d’en donner…

McQueen était adorable avec les gens en général, mais comme un athlète de haut niveau, il était extrêmement exigeant avec lui-même et ses collaborateurs. Il leur en demandait beaucoup car il voulait sans cesse repousser les limites de la création. A ce niveau d’exigences artistiques et commerciales, le stress, le manque de sommeil et les drogues engendrent forcément des moments où l’on perd la tête.

On touche ici aux limites du système de la mode, qui déifie les créateurs tout en les poussant à produire toujours plus, toujours plus vite. Quel regard portez-vous sur cette industrie?

Cette pression répond à la logique économique du capitalisme, et elle est présente dans d’autres industries créatives comme la musique ou le cinéma. Notre film aide à comprendre le poids qui pèse sur les épaules des artistes, mais il n’y a pas de jugement de valeur. A plusieurs moments de sa vie, Lee aurait pu se permettre de baisser la cadence, il était assez puissant pour cela. Mais il n’arrivait pas à lâcher prise sur cet empire qu’il avait bâti. D’ailleurs, il disait toujours: «Si tu veux me connaître, regarde mon travail, et si tu ne veux pas me connaître, regarde mon travail.» Et c’est vrai: chacun de ses shows était une véritable métaphore de ce qu’il avait vécu ou de la façon dont il envisageait la société. Sa vie et son œuvre ne faisaient qu’un.

A titre personnel, comment avez-vous découvert Alexander McQueen?

En tant que créatif qui s’intéressait à la mode, je connaissais son nom depuis mon adolescence. Mais je l’ai vraiment découvert quand je me suis installé à Londres, en septembre 1997. Tony Blair et les travaillistes venaient d’arriver au pouvoir, c’était le début du mouvement Cool Britannia, un renouveau culturel du Royaume-Uni avec l’explosion de groupes de britpop comme Oasis et les Spice Girls, ou encore Sensation, une immense exposition consacrée à l’avant-garde britannique au Royal Academy of Arts de Londres.

Lee faisait partie intégrante de ce système, car il était ami avec des musiciens, des artistes, il ne voulait pas rester cantonné à la mode. Son travail était visuellement très impressionnant, avec un côté sombre assumé. Puis, à l’automne 1997, il a été nommé chez Givenchy, la noblesse de la mode française. C’était une star, il avait le monde à ses pieds. Il avait un côté anarchiste et iconoclaste, mais il y avait de l’argent derrière lui, ce qui lui permettait de créer des shows hallucinants. A l’époque, il n’y avait pas YouTube ou Instagram. Ses défilés étaient de véritables happenings. On se battait pour aller voir McQueen.

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En quoi Alexander McQueen a-t-il changé la façon dont les femmes s’habillent?

On reconnaît un génie de la mode en fonction du nombre de silhouettes qu’il a créées. Yves Saint Laurent et Chanel en ont laissé deux ou trois. Selon moi, McQueen en a laissé cinq ou six, comme le pantalon à taille ultrabasse (bumster), la silhouette néo-victorienne, corset et fesses proéminentes, ou les épaulettes hyperpointues. De façon générale, il a donné aux femmes une armure, une structure solide qui leur permette de se sentir fortes. On a retrouvé une note manuscrite où Lee a écrit: «Quand les femmes que j’habille entrent dans une pièce, je n’ai pas envie que les hommes aient envie de les baiser. Je veux qu’elles entrent dans une pièce et que les hommes les craignent.»

Pour un jeune créateur, quel message retenir de votre documentaire?

Qu’il garde toujours cette excitation d’être jeune créateur. Même si c’est dur et qu'il n’a pas d’argent, il faut garder ce désir de s’exprimer, de tout bousculer et n’avoir peur de rien. Je pense qu’il faut suivre sa voie et ne pas forcément aller travailler dans une grande maison. Et très important: ne pas trop idéaliser le succès et la célébrité, car c’est une épreuve très difficile à vivre et parfois destructrice.

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