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© DIDIER BOY DE LA TOUR PHOTOGRAPH

Architecture

Chais d’œuvre: le grand renouveau architectural des domaines viticoles

Longtemps fermés au public, les domaines viticoles connaissent une renaissance architecturale sans précédent qui met les crus en lumière

Pendant des décennies, on ne connaissait rien des domaines viticoles. Rien, si ce n’est les reproductions noir-blanc des maisons de maître sur les étiquettes des bouteilles alignées chez les cavistes et les anecdotes que ces derniers voulaient bien nous conter. Les chais à barriques, eux, étaient toujours absents. Gardant les mystères de la fabrication des crus en huis clos. Les maîtres des lieux ne cherchaient pas à accueillir du monde. Seuls quelques privilégiés étaient conviés à découvrir les vins de l’intérieur.

Petit à petit, les producteurs de vin et champagne ont compris l’importance d’ouvrir le portail au grand public. «Aux Etats-Unis, des vignerons comme Robert Mondavi ont été les premiers à mettre en place de nouvelles stratégies marketing axées sur la découverte du terroir viticole qui ont apporté une reconnaissance internationale de la vallée de Napa en Californie. Dans la foulée, on est passé à la mise en avant du chai, auparavant considéré comme une simple annexe technique. Et c’est sur ce point que les architectes jouent un rôle clé», explique Raphaël Schirmer, maître de conférences à l’Université Bordeaux Montaigne et spécialiste des conséquences de la mondialisation sur le monde viticole.

Les noms les plus célèbres 

L’influence américaine s’est d’abord étendue au Nouveau Monde puis à la Rioja. Cette région du nord de l’Espagne a été pionnière dans le tourisme viticole européen, grâce à Frank Gehry, Zaha Hadid ou encore Santiago Calatrava. Trois architectes de renom qui ont signé des projets de caractère au cœur des vignobles centenaires.

Depuis le milieu des années 2000, c’est au tour des domaines français, en Languedoc-Roussillon, à Bordeaux, en Bourgogne et en Champagne, de mettre en avant leurs chais. Exemple révélateur de ce changement de focus, le Château Cheval Blanc paraît bien petit depuis 2011, en comparaison à la gigantesque vague de béton blanc dessinée par Christian de Portzamparc, dans laquelle 52 cuves en béton communient avec le vignoble de Saint-Emilion par les vastes baies vitrées.

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Sur tout le territoire, les architectes les plus cotés ont associé leur nom à l’histoire de propriétés centenaires. De Mario Botta (Château Faugères) à Jean Nouvel (Château La Dominique), en passant par Philippe Starck (Château Les Carmes Haut-Brion) ou Norman Foster (Château Margaux). Au Château La Coste, en Provence, pas moins de trois stars se partagent le domaine: Jean Nouvel (cuves), Tadao Ando (Centre d’art et restaurant) et Frank Gehry (Pavillon de musique).

Elément de «storytelling»

«La construction d’un nouveau chai constitue une carte de visite. Les domaines ont tout à gagner d’une mise en narration de leur histoire et de leur outil de production. Les grandes propriétés utilisent ces nouveaux espaces pour communiquer et attirer non seulement la clientèle fidèle mais aussi l’œnotourisme, estime le géographe. Le chai devient un élément de storytelling. Le recours à des stars de l’architecture s’inscrit dans cette stratégie.»

Une douzaine de caves champenoises proposent diverses visites sur le site de l’Office du tourisme de Reims, de Ruinart à Mumm, en passant par Taittinger. Chez Veuve Clicquot, plusieurs programmes sont listés: des caves au bureau reconstitué de la veuve fondatrice de la maison où trônent des registres de l’époque. Dans ce sens, Laurent-Perrier a souhaité requalifier le parcours de visite de la propriété, ainsi que ses installations viticoles, pour marquer son bicentenaire en 2012. Développé par le bureau parisien Wilmotte & Associés SA, le projet consistait à créer une nouvelle cuverie dédiée à la Cuvée Grand Siècle et à sa salle de dégustation, la rénovation des anciens chais en béton, et la mise en lumière de la Grande Galerie. La nouvelle cuverie dispose de quatorze cuves en inox brossé de 110 hectolitres de part et d’autre de l’allée centrale. Posées sur un socle blanc en pierre reconstituée, elles brillent dans la pénombre, comme des bijoux dans leur écrin feutré. Tout en rondeur, sans aucun branchement disgracieux.

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Au niveau de l’enveloppe, les chais contemporains tendent à faire écho au terroir. La matérialité, les couleurs, la typologie… tout est inspiré du paysage alentour, de sa topographie à sa palette chromatique, en passant par sa minéralité. Ce qui n’empêche pas les gestes architecturaux d’envergure, à l’image des façades signées Jean Nouvel au Château La Dominique, habillées d’un bardage de lames d’inox polies et vernies en cinq nuances de rouge qui, par un jeu d’inclinaison, reflète le paysage inversé: la vigne en suspension, au-dessus des nuages.

Avancées technologiques

Raphaël Schirmer reprend: «L’impact visuel n’est pas la seule motivation des constructeurs de ces nouveaux joyaux viticoles. Ce renouveau s’accompagne aussi de nombreuses exigences technologiques et environnementales liées au processus de fabrication, telles que la vinification par gravité qui permet d’intervenir le moins possible et de laisser faire le vin.»

Inauguré en 2015, le nouveau domaine Château Pédesclaux, à Pauillac, incarne ce bond dans le futur. L’agence Wilmotte & Associés, qui a déjà repensé cinq domaines en France, en Espagne et en Turquie, a construit un chai de 2000 m² tout en transparence, aux lignes épurées, dans lequel un nouveau cuvier entièrement vitré met en scène le processus de production du vin et un chai à barriques semi-enterré assure la préservation du nectar en fût. En parallèle, le château a été agrandi par deux ailes en verre, pour accueillir notamment une salle de dégustation avec vue sur la partie la plus belle du domaine. Un dialogue entre le passé et le futur qui fonctionne à merveille: au point que l’édifice transformé figure désormais sur les étiquettes de ce grand cru classé.

«Au fond, ce n’est pas si étonnant qu’une approche contemporaine pointue du bâti et le vin fusionnent aussi bien, parce qu’il y a une grande tradition de création architecturale dans le monde viticole. Souvent, les domaines étaient construits par de riches élites urbaines, des gentilshommes cultivés, esthètes et épicuriens qui souhaitaient des demeures particulières, avec une mission d’apparat», explique le géographe.

L’architecture contemporaine faisant désormais de l’ombre au château, peut-on imaginer que les chais remplacent ce dernier sur les étiquettes de demain? Selon le chercheur, les Français sont très attachés à l’image du château. Ailleurs, les chais ont été très rapidement reportés sur les bouteilles, comme celui de Frank Gehry dans la Rioja. Ce bâtiment en titane est même décliné sur les tire-bouchons, tabliers et carafes. Encore une preuve de l’impact marketing de ce renouveau architectural.

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