Bien-être

Le chamanisme séduit la Suisse romande

Cette tradition ancestrale rencontre un écho particulier en Suisse romande. Soins, initiations et stages se multiplient en ville ou dans la nature, au son du tambour

Construite dans les années 50 sur un nid d’aigle rocheux, face au Mont-Pèlerin, une cabane a hébergé longtemps des oiseaux. Sans électricité, simple et sommaire, elle sert désormais de camp de base à Christophe Chammartin, «comme une invitation à plonger dans le royaume de la forêt». Sur le petit balcon et dans la grande pièce tamisée, séparée en deux par un rideau, on distingue des bâtons de pèlerin, des pierres, des hochets en bois à plumes, des tambours. Autant de morceaux de nature choisis ou transformés pour se rattacher aux entrailles primitives de la Terre. Créer des ponts entre le monde visible et celui des esprits.

A la recherche d’un allié animalier

C’est ici que ce praticien chamane reçoit les adeptes d’expériences ou de soins inspirés des traditions tribales ancestrales. En cette fin d’après-midi estivale, les rayons du soleil percent les carreaux jusqu’au matelas posé au sol. Je m’y allonge, prête à tenter ce que les initiés nomment un «voyage chamanique», à la rencontre de l’esprit d’un animal qui puisse me servir de guide dans cette vie.

Assez vite, le battement irrégulier du tambour et les vibrations de l’instrument font descendre mon attention sous terre, en direction de ce que les chamanes appellent le «monde d’en bas». Tout au long de ce qui s’apparente à une visualisation active, je me laisse promener en espérant qu’un animal allié veuille bien se présenter à moi. Un tigre apparaît alors dans une vaste galerie de taupe. Il tournoie autour de moi, me transmet son courage puis me mène à une pieuvre effrayante qui ouvre ses tentacules pour m’étreindre délicatement… Le rythme du tambour s’accélère, signe qu’il faut revenir à la cabane. J’ouvre les yeux. L’incursion était brève, plutôt légère. Mais je comprends mieux l’engouement que suscitent ces voyages dans des dimensions plus magiques de l’existence.

«On assiste partout dans le monde à un regain d’intérêt pour les traditions chamaniques. La plupart des gens se tournent d’abord vers un soin classique, semblable à d’autres approches énergétiques. Dans ce cas, c’est moi qui fais tout le travail, précise le praticien. Je me sers du hochet et du tambour pour travailler avec les âmes, les énergies du vivant, celles des morts, des lieux, des plantes, animaux, êtres humains, éléments. Le but étant de ramener à la personne ce dont elle a besoin pour guérir ou avancer, et pour la soutenir dans son changement.»

Quête de visions

En parallèle, il emmène de nuit des groupes en forêt sur le Mont-Pèlerin lors de solstice, équinoxe, pleine lune, lune noire ou changement de saison. Et organise des rituels ou des quêtes de visions sur mesure pour des personnes qui souhaitent assimiler, donner du sens ou transformer un passage de vie, une crise existentielle (naissance, adolescence, union, changement de situation, retraite, décès).

«Le rituel transforme, transcende et libère. Il nourrit l’âme et réenchante l’existence. Il permet de se réunir, d’être plus entier, sur son propre chemin. Par des actes symboliques, le chant, la voix, la danse ou les contes, je les aide à initier la matérialisation de notre intention dans notre réalité. En posant des actes en conscience dans un contexte sacré, la magie s’opère et nous répond», explique le quadragénaire. Aux plus motivés, il propose une immersion sur trois ou quatre jours en forêt. La personne est seule, sans téléphone, sans confort ni nourriture. Il veille sur elle à distance et l’aide par la suite à dresser le bilan de cette escapade sauvage et à percevoir les messages qu’elle peut en tirer.

De l’Amazonie à la Sibérie en passant par la Suisse

L’offre grandissante d’expériences liées au chamanisme en Suisse s’explique en partie par la création, en 2002, d’un centre de formation de référence, la Foundation for Shamanic Studies (FSS). Antenne européenne du siège fondé par le célèbre anthropologue américain Michael Harner, pionnier dans l’introduction du chamanisme en Occident qui est décédé l’an dernier, elle a pour but d’étudier, d'enseigner et de préserver les traditions chamaniques.

«Il s’est rendu compte que dans diverses cultures, de l’Amazonie à la Sibérie, certaines tâches étaient les mêmes, comme faire des extractions ou rassembler des parties d’âme, redonner de l’énergie, accompagner les mourants et les êtres décédés, faire de la divination. C’est ce terreau commun qu’il a voulu enseigner», explique Ulla Straessle qui a été formée par Michael Harner et a diffusé son approche en Suisse, en France et en Belgique.

Pour elle, le chamanisme est avant tout une manière de vivre en harmonie avec ce qui nous entoure, et ce avec quoi nous sommes en connexion. «Une fois qu’on a perçu cela, la vision du monde change. On réalise que nous ne sommes pas au centre de tout, mais faisons partie d’un ensemble, en étant accompagnés. Cela nous aide à ne pas nous sentir seul, à mieux reconnaître notre entourage, aussi bien les humains que les plantes ou les animaux. L’idée ici n’est pas de croire, mais de faire des expériences. Cela ouvre les portes d’un univers aux ressources illimitées», commente-elle.

En 2008 déjà, le chamanisme était en vogue: "J'ai changé mon psy contre un chaman"

Tambour versus ayahuasca

Selon l’anthropologue canadien basé en Suisse Jeremy Narby, l’engouement pour le néo-chamanisme au sens large est à mettre en lien avec l’ayahuasca, une potion des tribus d’Amérique latine, difficile à avaler. «Elle est passée en très peu de temps d’obscur hallucinogène amazonien à quelque chose que beaucoup d’Occidentaux cherchent. Dans les années 1990, une marge grandissante d’Européens sont partis vivre une épreuve, tels des pèlerins, au fin fond de la forêt tropicale, prenant de la distance avec leur propre culture, le consumérisme, le matérialisme, la médecine allopathique, pour trouver une autre voie vers la connaissance de soi et la guérison. Comme si l’ayahuasca devenait un antidote au désenchantement que provoque le monde moderne.»

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Si elle permet de faire un travail sur soi en accéléré, pour autant qu’on ait la tête sur les épaules et qu’on soit bien accompagné, cette potion est rarement utilisée en Europe et même interdite dans certains pays. Ici, le tambour remplace la potion. Si le chamane traditionnel négocie en état de transe avec les esprits de la nature pour le bien de sa communauté, le néo-chamane intervient dans des sociétés individualistes, au service de cheminements plus personnels. Mais qui servent peut-être le grand tout, en éveillant, conscience après conscience, à la notion de choix que nous pouvons faire d’évoluer, de prendre soin de soi et de la nature.


Pierrick Destraz, artiste

«La découverte du chamanisme s’inscrit dans une quête spirituelle bien plus large, entamée à 18 ans, qui passe aussi bien par la méditation que par des retraites silencieuses. Après une première rencontre avec l’ayahuasca en Suisse avec un chamane péruvien, je suis parti pour une retraite de dix jours dans la jungle, au Pérou. Je logeais dans une hutte isolée, sans confort, et rejoignais la maloca (lieu sacré et protégé) pour cinq cérémonies nocturnes avec l’ayahuasca. J’ai prolongé le voyage en rencontrant encore deux autres chamanes, seul cette fois-ci. En plus de la purge physique bienfaitrice, mes visions ont chaque fois été très intenses. J’étais projeté dans le monde des rêves, mais de manière consciente. Je vivais ces visions dans mon corps, comme si elles arrivaient vraiment. Certaines expériences étaient extrêmes: j’ai plusieurs fois dû affronter la sensation de mort physique. Ce n’est vraiment pas fait pour tout le monde, car la plante te met souvent face à tes plus grandes peurs. Pendant ces heures, le chamane chante et te maintient un minimum sur terre. Je suis rentré émotionnellement purgé, grandi, plein d’humilité et de gratitude.»

Marino Trotta, photographe

«C’est en réalisant un travail photographique sur les beaux arbres de Lausanne que j’ai eu l’occasion de véritablement me connecter à ces êtres, même si mon amour pour ces forces de la nature remonte à l’enfance. Pour aller encore plus loin, j’ai participé à une balade nocturne au Mont-Pèlerin avec Christophe Chammartin. Certains marcheurs étaient munis de hochets ou de tambours pour accompagner le lever du soleil. Dans la forêt encore plongée dans l’obscurité de la nuit, tous mes sens étaient en éveil. Arrivés dans une clairière, on s’est adossés à un chêne majestueux. Ce fut un moment très particulier pour tout le monde, dans une espèce d’état modifié de conscience. Il s’est indéniablement passé quelque chose au niveau énergétique, on a tous ressenti une paix et une plénitude totale. L’arbre était le centre de toute chose et le point de ralliement de chacun. Nous étions prêts à accueillir le lever d’un nouveau jour.»

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