haute joaillerie

«Chanel a apporté de l’impertinence dans la joaillerie»

Quatre-vingts ans après l’exposition «Bijoux de diamants», la maison Chanel lance une collection de joyaux qui s’en inspire, comme elle le fit déjà en 1993. Aucune réédition, juste des interprétations. Nous avons pu découvrir en avant-première l’entier de la collection dont les pièces seront dévoilées au cours de l’année 2012. On retrouve les thèmes chers à Gabrielle Chanel, les étoiles, le soleil, les nœuds, les plumes, auxquels s’ajoute le motif animalier du lion, signe astrologique de Mademoiselle. Dans un fauteuil couleur de sable mouillé, au 1er étage de la boutique de la place Vendôme, Benjamin Comar, directeur international Chanel Joaillerie, a répondu à quelques questions

Quatre-vingts ans après l’exposition «Bijoux de diamants», la maison Chanel lance une collection de joyaux qui s’en inspire, comme elle le fit déjà en 1993. Aucune réédition, juste des interprétations. Nous avons pu découvrir en avant-première l’entier de la collection dont les pièces seront dévoilées au cours de l’année 2012. On retrouve les thèmes chers à Gabrielle Chanel, les étoiles, le soleil, les nœuds, les plumes, auxquels s’ajoute le motif animalier du lion, signe astrologique de Mademoiselle. Dans un fauteuil couleur de sable mouillé, au 1er étage de la boutique de la place Vendôme, Benjamin Comar, directeur international Chanel Joaillerie, a répondu à quelques questions.

Le Temps: Une délégation de joailliers avait demandé à Gabrielle Chanel qu’aucun bijou de l’exposition ne soit vendu, et qu’ils soient tous démontés après l’exposition. Or visiblement, en regardant cette broche étoile que vous avez rachetée, certaines pièces ont bien été vendues.

Benjamin Comar: Oui, nous avons pu récupérer un bijou. Il y en a encore quelques-uns dans des collections particulières, mais on ne sait pas si certains ont été démontés ou pas.

On ne sait finalement rien de ce qui s’est passé après l’exposition?

Non, pas grand-chose. Et c’est ce qui en fait la magie: rien n’a été répertorié. Il nous reste le dossier de presse et cinq photos. On a aussi celles qui sont sorties dans les journaux, mais on ne possède pas les dessins des pièces.

Ce qui m’impressionne, c’est l’extraordinaire modernité de ces «Bijoux de diamants».

Moi aussi! Nous avons fait des rééditions en 1993, et encore aujourd’hui, elles sont d’une insolente modernité. Le collier «Fontaine», le collier «Comète» sont intemporels.

Et ce collier «Franges» qui fait allusion à la coiffure des garçonnes et aux franges de leurs robes de charleston: c’était très audacieux de réaliser un tel bijou de tête!

Ce n’était pas un bijou de tête, mais un collier, que Coco Chanel avait choisi de présenter ainsi, comme d’autres colliers d’ailleurs. Il n’y avait pas de bijou de tête dans cette collection de 1932.

Pourtant vous en présentezun cette année.

Absolument. Nous avons fait notre premier bijou de tête. On aimait la façon dont elle avait présenté ses colliers.

Vous avez choisi de réinterpréter les motifs de cette collection. Vous auriez aussi pu prendre le parti de réinventer l’esprit révolutionnaire que ces bijoux ont fait souffler sur le métier à l’époque.

Oui, c’est vrai… On aurait pu (rire). On a choisi de réinterpréter les thèmes que l’on trouvait modernes et intemporels. Est-ce qu’ils étaient insolents? Je ne sais pas, je n’ai pas vécu à cette époque. Ce collier que l’on présente avec la broche est très nouveau. Le but n’était pas de faire de la provocation. On essaie de faire des bijoux souples, faciles à porter, qui vont aux femmes d’aujourd’hui.

Vous évoquez ce collier avec une broche. Il fait songer à un bijou de maharadjah et me rappelle le défilé Métiers d’art Paris-Bombay de décembre dernier (lire LT du 17 décembre 2011). Y a-t-il un lien entre les deux?

Pas du tout. Les temps de développement ne sont pas les mêmes. Nous avons commencé à travailler sur cette collection il y a deux ans.

Pourquoi avoir intégré des couleurs dans cette collection, alors que la collection d’origine était sertie essentiellement de diamants?

Il y avait quand même des diamants jaunes dans la collection de 1932. Le soleil notamment était en or jaune avec diamants jaunes.

Comment l’avez-vous découvert, puisqu’il ne vous reste que des photos en noir et blanc?

J’ai relu les textes qui avaient été écrits sur cette collection et je l’ai découvert dans un article d’un journaliste américain. Nous avons choisi d’ajouter des couleurs qui correspondent à la marque. Le noir, chez Chanel, est important, nous avons donc utilisé des diamants noirs, du titane. Il y a aussi quelques saphirs roses, très légers, très poudrés. Nous ne voulions pas être dans la nostalgie de la réplique. Si vous comparez, par exemple, le collier «Comète» d’origine à celui d’aujourd’hui, l’un est presque l’inverse de l’autre. Celui de 1932, c’est une petite étoile avec six franges pour la queue de la comète. Celui de 2012 est une grande étoile un peu exagérée, mais avec une partie filante très fine, très légère.

On découvre une bague en saphir bleu très étrange. Le serti est à la fois invisible et en relief, on dirait des blocs de pierres précieuses appairés qui tiennent on ne sait comment. C’est un serti que je n’arrive pas à décrire.

C’est normal parce qu’il n’existait pas (rire). C’est un serti que nous avons développé pour donner l’impression d’un ciel, avec ses accidents. Il est en trois dimensions, et c’est toute la difficulté de l’exercice. On a fait un nombre de prototypes incroyable! Douze ou 13, avant de parvenir à ce modèle. On ne savait pas si on allait y arriver. Il n’y a pas vraiment de secret de fabrication: il y a une armature en dessous et ce sont de petits clous diamantés en forme d’étoile ou de rond qui viennent tenir les pierres à chaque angle. J’aime cette bague. Elle a un côté cosmique.

Quand on regarde les motifs de la joaillerie de l’époque, en 1932, mis à part Cartier, qui a fait la gloire du bijou Art déco, de nombreux joailliers faisaient encore des choses très classiques, des motifs guirlande ou floraux…

Absolument. Et ce que Coco Chanel a fait n’a rien à voir avec ce qui existait. C’est sans doute pour cela qu’on lui a demandé de réaliser cette collection pour relancer les ventes de diamants. Elle a apporté de l’impertinence, de la fluidité, dans la joaillerie. Elle a rendu le bijou moins statutaire, moins «corset». C’est ce qu’elle avait fait d’ailleurs avec la mode. En choisissant de ne pas mettre de fermoir sur certains colliers et de les laisser ouverts, elle a cassé les codes.

L’histoire de la joaillerie Chanel est fascinante. Coco Chanel, qui habitait au Ritz, avait une vue plongeante sur la place Vendôme et sur les boutiques des joailliers qui se sont ligués contre elle en 1932. Et aujourd’hui, la boutique joaillerie Chanel est installée sur cette même place Vendôme et, depuis le salon où l’on se trouve, on aperçoit ce qui fut le balcon de sa chambre…

En 1993 (année de création de la joaillerie Chanel, ndlr), la place n’avait pas la même configuration qu’aujourd’hui. Il y avait Cartier, bien sûr, mais les autres étaient des maisons indépendantes qui, en général, appartenaient encore aux familles d’origine. Elles n’avaient pas beaucoup de moyens pour acheter des pierres. On était en période de crise. Il y avait beaucoup de «confiés». La place était un peu morne. Chanel avait décidé de mettre la création au centre du concept. La maison est arrivée avec ses bagues très généreuses, avec son savoir-faire, et je crois que c’est justement parce que c’était une marque qui n’était pas du métier qu’elle a beaucoup animé le monde de la joaillerie…

Bibliographie:– «Chanel, The Couturiere at Work», Amy de la Haye, Shelley Tobin, The Victoria and Albert Museum, 1994.– «Le Temps Chanel», Edmonde Charles Roux, Editions Chêne Grasset, juillet 1996.– «Chanel (Collections et créations)», Danièle Bott, Editions Ramsay, 2005.– «Point de vue», hors-série, décembre 2007.

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