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Mode

Chanel Croisière ou l’art de larguer les amarres

La semaine passée, la maison de couture française inaugurait à Paris la saison des défilés croisière dans un décor marin de tous les superlatifs. Une collection joyeuse célébrant l’esprit visionnaire de Gabrielle Chanel

Qu’est-ce qu’un voyage? Faut-il partir pour s’évader et comment s’évader en restant chez soi? Voilà le genre de questionnements qu’a fait surgir le nouveau défilé croisière de Chanel. Pour son annuelle collection dédiée à l’ailleurs, la maison française a décidé de poser ses valises… chez elle. A Paris. Ville-Lumière qui allait ce soir-là en allumer d’autres, comme un canevas permettant d’esquisser – le temps d’un show – une destination fantasmée.

En cette soirée du 3 mai, le Grand Palais avait été transformé en luxueuse gare maritime. L’air était chaud, les hôtes d’accueil portaient des marinières, il y avait même un (faux) bruit de mouettes. Sous la nef, un immense paquebot style années 1930 baptisé La Pausa. Cent dix mètres de long, deux ponts. Stupéfaction? Oui, forcément. Très vite, l’inconscient s’active, les images se télescopent. Certains invités évoquent le Titanic, d’autres Agatha Christie et, pour les plus taquins, La croisière s’amuse. L’année passée à la même période, Karl Largerfeld avait orchestré au Grand Palais une Antiquité moderne où se redessinait en creux la mythologie grecque. Voilà que, pour 2018/2019, le directeur artistique de la grande maison française flirte avec l’insouciance du XXe siècle et les passions ensoleillées. Paris n’avait jamais paru aussi exotique.

Bons baisers de France

Avec cet événement aux airs de superproduction hollywoodienne, Chanel a ouvert la très attendue saison des défilés croisière. Les collections croisière? Ce sont ces lignes de mi-saison apparues dans les années 1920 pour répondre aux besoins des femmes de la haute société, de celles qui avaient les moyens d’aller sous les tropiques en plein mois de novembre. Mais à l’ère de la globalisation et d’Instagram, les grandes marques ne peuvent plus se contenter de présentations confidentielles pour séduire les clientes fortunées d’Europe et des pays chauds. Organisés loin de l’hystérie des traditionnelles fashion weeks, les défilés cruise sont ainsi devenus des événements spectaculaires organisés aux quatre coins du monde. Cuba, Rio de Janeiro, Kyoto, le désert de Californie, tout est permis pour faire rêver la planète entière et choyer une poignée de happy few – dont les journalistes – entièrement pris en charge par les maisons.

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Alors, demanderez-vous, pourquoi Chanel défile-t-elle, pour la seconde année consécutive, à Paris? La rumeur dit Karl Lagerfeld trop fatigué pour voyager. La version officielle parle de réaffirmer le rôle de Paris comme capitale de la création, d’autant que l’image de la Ville-Lumière a été particulièrement écornée ces dernières années par le terrorisme et un climat social morose. Par ailleurs, Chanel n’est pas seule à retourner au bercail, puisque la plupart des grandes maisons feront défiler leur collection cruise 2018/2019 en France: Dior le 25 mai aux Grandes Ecuries de Chantilly, Louis Vuitton le 28 mai à la Fondation Maeght de Saint-Paul-de-Vence et Gucci le 30 mai, dans la nécropole archaïque des Alyscamps, à Arles. Certains magazines spécialisés évoquent une sorte d’optimisme brigitto-macronien. Plus prosaïquement, rappelons que la France reste, pour une maison française, un territoire particulièrement intéressant en matière d’exploration historique. Car plus qu’une aubaine commerciale, les collections croisière représentent aussi de formidables plongées dans le patrimoine d’une maison de mode.

Aux racines de Coco

Dans cet exercice de haute voltige, la maison Chanel excelle. Ainsi, le paquebot La Pausa installé au milieu du Grand Palais et le champ sémantique marin rappelaient la passion de Gabrielle Chanel pour la mer et les yachts comme le Flying Cloud et le Cutty Sark, qui appartenaient à son compagnon, le duc de Westminster. C’est d’ailleurs en accostant à̀ Monte-Carlo sur le Flying Cloud que Coco découvrit le village de Roquebrune-Cap-Martin et tomba sous le charme du domaine qui abritera dès la fin des années 1920 sa propriété… La Pausa. Plus précisément, la collection croisière 2018/2019 nous catapulte à la fin de l’automne 1919. Visionnaire, Coco Chanel pressent déjà le besoin de liberté des femmes. Six ans après avoir lancé à Deauville des tenues inspirées de costumes de marins revisités en jersey de laine puis de soie, elle imagine une petite collection destinée à la villégiature et à Biarritz notamment. Légers, fluides, pratiques à porter au quotidien, ces modèles en jersey non doublé se prêtent au yachting, aux villes d’eau, aux stations balnéaires. Ils libèrent le corps et ouvrent l’esprit.

Fluidité et italo-disco

Ce sentiment de légèreté et de décontraction infuse toute la collection imaginée par Karl Lagerfeld. Robes, pantalons, tuniques, tops ultracourts, dos nu, pyjamas: les silhouettes dévoilent la peau, le creux d’une épaule, la naissance d’une taille. Les emblématiques vestes en tweed se font robes blazers croisées. S’il y a des tailleurs, ils sont tissés de fils multicolores. La popeline de coton, le crêpe, le coton et les plumes donnent l’impression de flotter en mer. Les blancs sont lumineux, éblouissants, les roses et les bleus pastel disent le soleil de la Riviera, l’insouciance des vacances. Ça sent la plage, l’amour en été, les interminables apéros au vin rosé.

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Bien sûr, l’univers marin est présent. Mais dans l’esprit, jamais la lettre. Véritable encyclopédie de la mode, machine à détourner les codes, Karl Lagerfeld est bien trop intelligent pour tomber dans l’écueil de la citation. Quand il y a rayures, elles plongent à la verticale. Quand il y a tailleur à pantalon cigarette, ce dernier est ultracourt. Les borderies de sequins mêlent liège, tissu et PVC, une matière qui s’invite aussi sur des robes et ensembles en tweed. Les imprimés bateaux ou dents de la mer sont drôles et élégants, les minaudières en forme de bouées des best-sellers annoncés.

Tout ceci est inattendu et moderne. Inattendu parce qu’une collection croisière répond généralement à une esthétique attendue que bien des maisons se gardent bien de bousculer. Moderne parce qu’à l’ère du streetwear et de l’hyperindividualité, les femmes veulent dépareiller, mixer, s’inventer à travers des pièces faciles à vivre et à s’approprier. Du jean frangé, du cuir lamé rouge ou bleu, des bérets en tweed, des mitaines, des grosses lunettes et des baskets à brides.

La fête en été, c’est aussi un son. Celui de la collection croisière de Chanel est signé de l’illustrateur sonore préféré de Karl, l’inénarrable Michel Gaubert. A coup de pop et d’italo-disco, le Français dessine Capri, les années 1980, les vagues de l’amour, fragiles et éphémères. Pas besoin de partir pour s’évader.

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