Le vêtement ou la réinvention de soi

Chanel, personnage en quête d’auteur

S’il est une femme qui incarne le pouvoir du vêtement et le rôle joué par la mode dans la création de son propre personnage, c’est Gabrielle Chanel. Rien ne destinait cette enfant abandonnée à bâtir un empire et à côtoyer les plus grands. Et pourtant…

Chanel, personnage en quête d’auteur

S’il est une femme qui incarne le pouvoir du vêtement et le rôle joué par la mode dans la création de son propre personnage, c’est Gabrielle Chanel

Rien ne destinait cette enfant abandonnée à bâtir un empire et à côtoyer les plus grands. Et pourtant…

Gabrielle avant Chanel, c’est la débandade, l’immense pauvreté, la tristesse inconsolable de perdre une mère, la blessure inguérissable d’être abandonnée par son père, Henri-Albert Chasnel, un marchand forain, à l’âge de 12 ans. L’orphelinat d’Aubazine, en Corrèze, où elle entre avec ses deux sœurs en mars 1895, représente la première école de vie de Chanel. C’est ici qu’elle s’éduque, à la dure, dans un décor cistercien sans fioritures qui lui forgera le goût et le caractère. C’est ici qu’elle apprend à coudre ses vêtements avec des tissus usagés, qu’elle assimile l’art de la récupération et du détournement, qu’elle pratiquera toute sa vie.

A sa sortie, à l’âge de 18 ans, ses journées oscillent entre son emploi de commise, à Sainte Marie, maison spécialisée dans les trousseaux et la layette, et ses apparitions sur les planches de La Rotonde, un beuglant de Moulins où elle chante «Qui qu’a vu Coco dans l’Trocadéro» devant un aréopage d’officiers du 10e régiment des chasseurs à cheval. A cette allure, son plan d’avenir tient plus ou moins dans la promesse de finir dans un claque.

Sa chance fut de croiser la route d’un homme, Etienne Balsan, fils oisif d’une famille d’industriels fortunée qui en a fait son irrégulière, son réconfort. A Royallieu, dans la propriété de son amant où elle s’installe, elle a appris à survivre puis à vivre dans ce monde-ci et ce demi-monde-là par capillarité. Elle y a pris l’habitude d’emprunter leurs vêtements aux hommes et aux «humbles» qui l’entourent: les jodhpurs des lads, pour monter à cheval comme un homme alors que les femmes montaient en amazone, les gilets des palefreniers, les pull-overs des garçons d’écurie, qui lui ont inspiré plus tard une mode sport chic avant l’heure, en introduisant la maille dans l’univers de la couture. Ce qui était riche, luxueux, ne lui allait pas, disait-elle.

Gabrielle Chanel aura beau s’inventer un passé chez des tantes austères, elle n’arrivera jamais à effacer la trace d’Aubazine. Quand on se promène dans les couloirs des anciens dortoirs, lorsqu’on observe les mosaïques du sol et l’encadrement des fenêtres qui fut noir autrefois, l’escalier de pierre qui mène du dortoir au transept de l’abbaye, les huisseries en cabochon d’un meuble ancien, on y devine l’essence de son style. On retrouve même certains des codes essentiels de la maison, comme la signature avec deux «C» inversés qu’on peut lire sur les vitraux non figuratifs du XIIe siècle (lire LT du 04.12.2013).

Gabrielle Chanel a très vite compris que les hommes et les vêtements allaient l’aider à construire son personnage et écrire le roman d’une vie: la sienne. Aidée de Boy Capel, son amant de l’époque, elle ouvre un atelier de modiste rue Cambon, puis sa première boutique à Deauville en 1913. Des lignes simples, fluides, une allure très libre, des vestes inspirées des marinières à bavolets des marins, tout cela détonne dans un paysage où les femmes se contraignent dans des corsets qui leur font le corps en «S».

Puis la Première Guerre mondiale a éclaté. Quand la matière première s’est faite rare en hiver 1916, Gabrielle Chanel a décidé d’utiliser le jersey, un matériau qui servait alors pour la bonneterie et les dessous masculins. Son idée était tellement révolutionnaire que le fabricant Rodier, qui lui avait cédé ses stocks invendus, a refusé de lui en fabriquer de nouveaux. Il est heureusement revenu sur sa décision: elle était du genre à qui l’on ne disait pas non.

Plus tard, quand elle aura fait fortune, et qu’elle vivra aux côtés du duc de Westminster, Coco Chanel lui empruntera ses vestes de tweed usées. Elle en fera d’ailleurs une de ses matières de prédilection et l’imposera dans ses salons. Gabrielle Chanel a intégré les matériaux pauvres dans un monde de luxe et le masculin dans l’univers du féminin.

On peut imaginer combien Mademoiselle, cette grande enfant abandonnée, a pu se sentir protégée dans les vestes des hommes qu’elle a aimés. Le vêtement peut jouer parfois le rôle d’une armure. Dans son cas, il fut l’élément fondateur. Il l’a aidée à se redresser et trouver une place dans une société à laquelle elle n’aurait jamais dû accéder si elle avait vécu la vie à laquelle sa naissance la destinait. Dans ses vêtements tient toute son histoire.

Coco Chanel, Henry Gidel, Ed. Flammarion, 2000.

Le Temps Chanel, Edmonde Charles-Roux, Ed. de La Martinière/Grasset, 2005.

Chanel sa vie, Justine Picardie, Ed. Steidl, 2010.

Quand la matière première s’est faite rare en hiver 1916, Gabrielle Chanel a décidé d’utiliser le jersey, un matériau qui servait alors pour la bonneterie et les dessous masculins

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