naissance d’une marque

Chanel ou la réinvention de soi

Malgré toutes les biographies qui lui ont été consacrées, Chanel reste un mystère. Elle a créé un empire, mais sa plus grande création reste sans doute sa vie, qu’elle a inventée à partir d’une matière première pauvre et triste. A tous ses biographes, ceux qui l’ont crue ou ont feint de la croire, elle s’est inventé une enfance passée chez des tantes austères et exigeantes, un père parti faire fortune aux Amériques. La réalité était autre

Gabrielle Chanel est née le 19 août 1883, à l’hospice de Saumur. Le jour de sa naissance, son père, Henry-Albert Chanel, marchand forain de son état, «n’était pas là» 4, déclarera-t-elle des années plus tard. Ses parents n’étaient pas mariés. Son père avait déjà fait un enfant à Eugénie Jeanne Devolle, qu’ils prénommèrent Julia, une année avant la naissance de Gabrielle, et avait décidé de fuir une vie qui ne le tentait pas. Rattrapé par la famille de Jeanne, il fut contraint d’assumer son rôle et de reconnaître son enfant. Les Devolle le contraindront, une seconde fois, à épouser Jeanne un an après la naissance de leur deuxième fille. Le mariage eut lieu le 20 mai 1884.

Six enfants sont nés de cette union: Julia, Gabrielle, Alphonse, Antoinette, Lucien et Augustin, qui ne vivra que quelques semaines. Les grossesses, la tristesse, la fatigue ont eu raison de Jeanne, qui est morte d’une maladie respiratoire en février 1895. Albert Chanel a 39 ans. Il se trouve bien trop jeune pour être veuf et affublé de cinq enfants. Il décide donc de placer les deux garçons dans des fermes – où les enfants étaient corvéables à merci – et d’abandonner les trois filles devant l’orphelinat d’Aubazine, en mars1895.

Gabrielle Chanel a vécu ici jusqu’à l’âge de 18 ans avec ses sœurs et sa tante Adrienne, à peine plus âgée qu’elle. Voilà pour les origines. Inutile de dire que leur père, bien que passant parfois dans la région pour rendre visite à sa sœur, n’est jamais venu voir ses filles et encore moins les rechercher.

Lorsqu’elles atteignent l’âge de 18 ans, Gabrielle et Adrienne, qui ne se destinaient pas au noviciat, quittent Aubazine pour un pensionnat, l’Institution Notre-Dame, situé à Moulin, une ville de garnison où était cantonné le 10e régiment de chasseurs à cheval. Deux ans plus tard, elles sont placées comme commises dans une maison spécialisée en «trousseaux et layettes». Mais le besoin de liberté de Gabrielle Chanel est plus fort que tout. Elle veut échapper à son destin et pense qu’une des ­manières d’y arriver, c’est de chanter dans un café-concert. D’après la légende, elle obtient un succès honorable à La Rotonde de Moulins, d’abord, puis à Vichy. C’est dans cette ville qu’elle rencontre Etienne Balsan, le premier homme qui s’occupera d’elle et le premier acteur clé de sa vie à venir. Dès lors, son destin va suivre un autre cours.

Le seul point commun entre Etienne Balsan et Gabrielle Chanel est qu’ils sont tous deux orphelins. Mais lui a eu la chance de naître dans une famille fortunée de Châteauroux, propriétaire d’une usine de textile, les manufactures Balsan. Chanel s’installe dans sa propriété de Royallieu. Chez lui, elle croise le monde et le demi-monde, et surtout Boy Capel, qui deviendra son premier grand amour. Il sera bien plus que cela: un pygmalion, qui lui donnera le goût de l’art, de l’ésotérisme et de la lecture. En 1910, il l’aidera financièrement à installer un atelier de modiste à l’étage, au 21 rue Cambon et à ouvrir sa première boutique à Deauville trois ans plus tard, il y a cent ans.

La légende Chanel pouvait commencer…

Une légende dont les fondations s’appuient sur le manque. Il faut croire en effet que c’est dans ces manques – d’amour, de famille, d’argent, de tout – que Gabrielle Chanel a puisé la force de se façonner un destin unique auquel ses origines ne la vouaient pas. Et de s’offrir le luxe a posteriori de réécrire les pages de son passé, qui ne lui convenaient guère.

Mais ces pages-là, celles qu’elle a essayé d’effacer, on peut les lire malgré elle à travers les vêtements, les parfums et les bijoux qu’elle a créés sa vie durant.

Sans cette histoire particulière, le style Chanel n’aurait pas existé. En tout cas pas tel qu’on le ­connaît et reconnaît. Les lignes simplissimes, une petite veste de tailleur lestée par une chaînette, des cardigans de laine inspirés de ceux des palefreniers de Royallieu, du tweed comme celui des vestes de son amant le duc de Westminster, du noir, du blanc comme les sœurs d’Aubazine, des ballerines bicolores parce que cela faisait paraître ses grands pieds plus petits, le double «C», sans doute le plus beau, le plus parfait des logos qui aient jamais été inventés, des perles, des manchettes byzantines, quelques symboles fétiches, l’étoile, le lion, son signe du zodiaque.

Sa trajectoire fascine parce qu’il y est question de transformation. Dans son cas, cela relève de l’alchimie: elle est parvenue à transformer un matériau pauvre – son enfance, son adolescence, ses origines – en or.

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