architecture

Charles Pictet, la reconnaissance

L’architecte genevois devient incontournable. Sur dix réalisations nominées lors de la prestigieuse Distinction romande d’architecture, son bureau a été primé trois fois. L’occasion d’esquisser son portrait et de visiter l’une de ses réalisations à l’honneur cette année

Le premier contact est particulièrement affable. Il ne vous connaît pas et signe «amicalement» en bas du mail. Pour l’avoir aperçu lors de la remise des prix de la DRA3 (Distinction romande d’architecture) dont il est trois fois lauréat cette année, on s’attendait à davantage de réserve dans le choix de la formule. Mais chez Charles Pictet, fils de diplomate, sous le costume bien taillé de la distinction innée, palpite le sens de l’humain. Empathie, respect, intégrité, des notions qu’il revendique en préambule. Et lorsqu’on pénètre dans son bureau genevois, aménagé dans d’anciens entrepôts, ses premiers mots sont pour présenter ses associés, Marc Chevalley et Baptiste Broillet, complices indissociables d’un team qui a la gagne. Car les récompenses ont auréolé le bureau 5 fois nominé et 3 fois primé lors de la DRA3 qui s’est déroulée à Fribourg le 17 septembre dernier.

Une naissance à Ankara et une enfance ouverte sur le monde auront définitivement ancré en lui le goût de l’authenticité. Son inspiration il la puise, dit-il, dans les expériences vécues mais aussi dans l’ailleurs et les traces du passé. «Le samedi, à la maison, au lieu d’aller au cinéma on regardait les diapositives de Turquie, du Caucase, de Syrie, de Jordanie, de toutes ces régions incroyables que mon père visitait. C’était de l’architecture et encore de l’architecture, des ruines, des monuments, des mosquées. De retour en Europe, encore gosse, j’ai passé mes vacances à visiter des châteaux, des églises et des musées en France ou en Italie.» D’où découle chez lui une compréhension intuitive des espaces, des lumières, des manières de construire, des assemblages. «Des choses qu’on n’analyse pas mais qu’on ressent. Et quand on étudie l’architecture, on éduque son intuition.»

S’il évoluait, enfant, dans des intérieurs patinés par le temps, son inclination se porte, par esprit de contradiction, vers l’architecture ­contemporaine. Une fascination que conforte une adolescence passée en Amérique du Nord. Son regard s’aiguise. Puis vient le temps de l’apprentissage. Un cursus tardif terminé à l’âge de 34 ans. Le temps de voyager et de «regarder les choses autrement» pour se créer un vocabulaire propre. Le sien se veut discret, respectueux d’un programme ou d’un langage séculaire comme lors de transformations d’ouvrages patrimoniaux, pour lesquels il a été plébiscité plusieurs fois (lire p.  20) et qui constituent la moitié de ses mandats. «L’architecture a besoin de sincérité. Le but n’est pas de se démarquer et d’être original. L’expression architecturale doit venir de ce fonds personnel, de son musée imaginaire. Il faut arriver à insuffler à l’intérieur d’un projet quelque chose qui est complètement senti.»

L’architecte reconnu par ses pairs n’est pas un partisan de l’expression hyperbolique, de ces navires amiraux qui fendent le paysage et colonisent les pages des magazines en papier glacé. «C’est vrai qu’il y a une espèce de zoo architectural avec des trucs très bizarres qui doivent faire dire à tout un chacun «ça c’est de l’architecture!» Il existe pourtant des bâtiments qui sont de la grande architecture et qui passent complètement inaperçus dans le décor parce qu’ils sont tellement évidents.»

Comme ceux qu’il a imaginés au sein de son bureau, fondé en 2002 et qui a été récompensé plusieurs fois par la DRA, prix quadriennal, en 2010 et 2014. Des réhabilitations de bâtiments anciens à usage privé (orangeries, écuries, granges) mais aussi des ouvrages collectifs tels que l’immeuble locatif pour étudiants La Ciguë à Genève (lauréat), ou encore un immeuble de logements à Nyon (nominé).

De confidentielle, sa patte va bientôt marquer ostensiblement la cité puisque le bureau Charles Pictet est à l’origine d’un chantier monumental au cœur des Rues-Basses de Genève où a été rasé un pan de la rue du Marché pour y bâtir un hôtel. «C’est très rare de construire un nouveau bâtiment à côté d’un centre historique. C’est une grosse responsabilité.» La visibilité, un défi à double tranchant car comment être sûr que l’expression architecturale d’un bâtiment vieillira bien dans un contexte aussi exposé? «Si on comprend les enjeux de la ­culture d’un moment et qu’on définit un objet qui a un sens, une valeur, au niveau du langage ­culturel de ce moment.» L’architecte évoque cet «effet retard» qui nous fait aimer ce qui a été honni quelques dizaines d’années auparavant, en évoquant le pouvoir de la photographie, qui a revalorisé des lieux oubliés comme les friches industrielles, par exemple. «On a été énormément nourri par la photographie contemporaine, nous les architectes. Elle a attiré notre œil sur le caractère sculptural, poétique de ces paysages, de ces bâtiments abandonnés et qui sont entrés aujourd’hui dans l’esthétique collectif.»

Capter l’air du temps mais toujours en puisant dans ce qu’ont légué des générations de bâtisseurs, en s’enracinant dans les fondations de l’éducation, selon Charles Pictet. «On ne peut pas avoir de mauvaises idées si on a de la culture. Il faut étudier celle dont on a hérité et qui forme la base sur laquelle on construit, tous les écrits que l’on a sur la Renaissance, l’architecture romane ou gothique. Pour comprendre aussi l’éclectisme du XIXe siècle avec l’introduction de l’acier, les ouvrages d’art du génie civil et leur abstraction, l’apparition du béton armé et les possibilités d’expression qui en ont découlé. Je pense qu’on n’est jamais assez cultivé pour faire le métier d’architecte.» Ce qui permet d’éviter les écueils dus aux matériaux par exemple. «En architecture, Il y a eu quelques grandes révolutions de langage: le béton armé et l’acier justement. Mais il faut apprendre à les manier. Le béton par exemple est un matériau beaucoup trop tolérant, il accepte n’importe quel caprice et malheureusement on en fait souvent de vilains bâtiments. Personnellement, j’aime tous les matériaux.»

Son métier, il l’envisage comme un pilote d’hélicoptère qui est confronté à de nombreux paramètres à la fois, certains étant complètement intuitifs et d’autres devant être modifiés pour établir le plan de vol. Car Charles Pictet invoque son sens de la rationalité en définissant pour chaque projet ses «règles du jeu»: «Il y a un moment où les sentiments, les envies, se mettent en place dans un organigramme, une structure qui va imposer des restrictions au rêve. Il ne faut jamais avoir d’a priori. Il y a un terrain, un lieu, il faut écouter les forces en présence, mettre en place le programme qui devra ressembler à ce qu’expriment ceux qui vont y habiter mais aussi qui devra intégrer les données du contexte, jusqu’à celles de la vue lointaine, du voisinage, et aussi les obligations légales.» L’architecte se veut autant à l’écoute des lieux qu’à celle des hommes. L’humain, sa grande préoccupation. «Quand vous construisez la maison d’un couple ou d’une famille, vous entrez drôlement dans l’intimité des gens…» La sienne, il ne la dévoilera pas, laissant dans l’opacité son musée imaginaire personnel à partir duquel il trace, toujours à main levée, les esquisses de ses futurs projets.

«quand on étudie l’architecture, on éduque son intuition»

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