L'icône

Charlotte Perriand, égérie du design moderne

La Fondation Louis Vuitton consacre une gigantesque exposition à l’architecte et designer française. Et fait entrer en dialogue ses objets avec les œuvres de son temps

Charlotte Perriand est un symbole. Celui de ces femmes dont les œuvres ont longtemps passé sous le radar de l’histoire. La faute à l’époque, où la plupart de leurs créations étaient oblitérées par les hommes. Et puis, bien plus tard, tout a changé. Le marché du design de collection a explosé. Les experts ont rendu à Charlotte ce qui lui appartenait. On découvrait ainsi que l’architecte et designer française avait souvent fait plus que simplement collaborer sur certains projets. La fameuse chaise longue LC4 attribuée au seul Le Corbusier porterait désormais la signature de son ancienne collaboratrice ainsi que celle de son cousin, Pierre Jeanneret. A l’origine, leurs trois noms figuraient d’ailleurs sur la patente de l’objet.

Charlotte Perriand retrouvait ainsi sa place parmi les géants. Avec Le Corbusier et Jean Prouvé, elle complétait le tiercé gagnant de ces designers de la modernité qui rendent fous les amateurs de beaux intérieurs. Mais il aura quand même fallu attendre 2005 pour que le centre Beaubourg lui consacre une première grande rétrospective.

Lire également  Le pavillon Le Corbusier renaît à Zurich

Art total

Depuis le 2 octobre, la Fondation Louis Vuitton à Paris lui consacre à son tour une gigantesque exposition. Mais dans une autre perspective, purement liée aux objets iconiques dont Charlotte Perriand est l’auteure. L’endroit étant plutôt réservé à l’art, les 200 objets exposés sont accompagnés par 200 œuvres d’artistes dont l’architecte et designer était proche. Picasso, Braque, Calder, les Delaunay, Léger… Surtout Léger, le peintre des temps modernes chez qui les hommes et les machines participent au monde nouveau en partageant une même esthétique qui sent l’huile et la graisse. Et avec qui elle va concevoir en 1935 «la maison du jeune homme», une villa qui intègre tous les arts, aussi bien décoratifs que visuels. Histoire de solliciter une nouvelle interaction sociale en mobilisant tous les sens.

Femme libre

C’est la première fois que la Fondation Louis Vuitton s’intéresse à l’œuvre d’un designer. Mais pas la première que la maison de luxe parisienne rend hommage à Charlotte Perriand. En 2013, elle réalisait «la maison au bord de l’eau» à l’occasion de la foire Design/Miami, un projet de cabane de vacances de 1934 qui n’avait jamais quitté les tiroirs de l’architecte. «Charlotte Perriand a beaucoup étudié le principe des malles et leur système de rangement. Ça l’a beaucoup inspirée pour son mobilier et son architecture, notamment pour la création de ses premiers casiers en 1928, expliquait Pernette Perriand-Barsac, sa fille, dans Le Quotidien de l’art au sujet du rapport entre le style de sa mère et le malletier au monogramme. Elle était aussi une grande voyageuse, et très attentive à la qualité de fabrication et à l’artisanat.»

Si son œuvre résonne aujourd’hui sans doute plus fortement qu’aucune autre, c’est justement parce qu’elle allie depuis toujours des préoccupations d’une brûlante actualité. L’économie de moyens, la rationalité de la forme et de l’espace, l’utilisation de matériaux simples, l’amour de la nature constituent ainsi les mantras qui vont guider toute la carrière de l’architecte et designer. La liberté aussi. L’affiche de l’exposition montre cette photo célèbre de Charlotte Perriand, de dos et torse nu, les bras levés comme pour saluer la montagne.

Mobilier malin

Pour une femme née en 1903, revendiquer le fait de mener sa vie comme elle l’entend est loin d’être une évidence. Une année après ses études achevées en 1925 à l’Union centrale des arts décoratifs, Charlotte Perriand expose son Coin salon au Salon d’automne. Le public et les amateurs commencent à la suivre. Elle aménage son nouvel atelier de la place Saint-Sulpice avec des sièges en tubes chromés, des tables en métal anodisé et une lampe faite à partir d’un phare d’automobile. Ce décor d’avant-garde, elle le présente ensuite au Salon d’automne de 1927 sous le titre Le Bar sous le toit. La presse salue cette femme pas comme les autres, qui porte autour du cou un collier en roulement à billes et s’habille avec des robes à motifs géométriques. On l’a comparée à Marianne Brandt, qui fait des merveilles au Bauhaus de Dessau. Avec Eileen Gray, qui a ouvert la voie au début des années 1920, ces trois-là deviendront les égéries de la modernité.

A lire aussi: Le Bauhaus, ici et maintenant

La même année, Charlotte Perriand entre dans le bureau de Charles-Edouard et Pierre Jeanneret. Le Corbusier et son cousin ont fixé le programme de leur mobilier. Mais c’est Charlotte Perriand qui en sera l’incontestable cheville ouvrière. «Ici, on ne brode pas des coussins», l’aurait avertie l’architecte. Car il faut rompre avec les ensembliers chics du passé. L’intérieur doit être fonctionnel, malin et produit industriellement pour rester bon marché. Elle imagine des astuces révolutionnaires pour gagner de la place, des tables qui se rallongent, des fauteuils qui pivotent. La presse l’appelle «Mlle Perriand» et parle d’elle aux côtés de René Herbst et de Djo-Bourgeois, les chefs de file de la décoration moderne. Puis la guerre éclate. Les matériaux se font rares. Associée à Pierre Jeanneret, elle dessine des buffets et des lits qui s’assemblent sans outils et se stockent à plat ainsi que des bibliothèques, dont les formes évoquent les futures modèles «Nuage».

Passion Japon

«L’art est dans tout, l’art est dans la vie et s’exprime en toute occasion et en tout pays», écrit Charlotte Perriand. En 1940, Junzo Sakakura, un ancien collaborateur de Le Corbusier, l’invite à Tokyo. En fait, il s’agit d’une mission pour «orienter la production de l’art industriel du Japon pour l’exportation». Le Japon, c’est le pays de l’artisanat poussé à son stade le plus extrême. La Française découvre la céramique, le travail de la paille, du bambou et de l’écorce de bois, les textiles et cette manière unique qu’a l’architecture nippone d’occuper l’espace. Le Japon sera la grande aventure de Charlotte Perriand. Elle y retournera souvent, aménagera les agences d’Air France à Tokyo et à Osaka, fera connaître à l’Occident les travaux de Sori Yanagi et de Ren Suzuki, participera à l’aménagement de la résidence parisienne de l’ambassadeur du Japon. L’esprit poétique et cet art du mobilier minimum qui constitue le confort japonais feront désormais partie de son vocabulaire.

Avec Jean Prouvé, qu’elle avait rencontré en 1940, une association se concrétise à partir de 1951. Dans son usine de Nancy, l’ingénieur et designer produit des chaises, des tables et des maisons en kit. Ensemble, ils développent des meubles qui vont durablement marquer l’histoire du design, comme les bibliothèques qui équipent les studios des étudiants de la Maison de la Tunisie et de la Maison du Mexique de la Cité universitaire de Paris avec leurs systèmes de plots métalliques typiques.

Capsule de survie

Charlotte Perriand est la fille du métal. Elle aussi celle du bois. Elle a découvert le calme de la Savoie, où elle a acheté un chalet à Méribel. Elle présage déjà le potentiel touristique de la montagne, imaginant semer des abris le long des chemins, histoire de donner un toit aux randonneurs surpris par les caprices du temps entre deux cabanes. En 1936, elle dessine avec Pierre Jeanneret le Bivouac. Mais il offre trop de prise au vent. Elle récidive deux ans plus tard avec le Refuge Tonneau, inspiré par la forme d’un manège qu’elle a découvert lors de vacances en Croatie. Les parois montées en facettes n’accrochent plus les courants d’air. Mais c’est le monde qui entre alors dans la tempête de la Seconde Guerre mondiale. La capsule ne verra jamais le jour. Jusqu’en 2012, lorsque l’éditeur italien Cassina, fabricant officiel du mobilier Perriand, décide de donner vie à cet objet fantastique, témoignage d’une modernité collective et astucieuse aussi bien spatiale – à l’intérieur, tout est escamotable – qu’économique – à l’extérieur tout est préfabriqué.

Dans les années 1960, Charlotte Perriand se lancera dans des projets alpins autrement plus ambitieux. Il y aura les stations de Méribel et des Arcs, vaste programme immobilier dont elle élaborera les bâtiments et le mobilier qui va avec. Lequel, démonté élément par élément, nourrit désormais l’appétit vorace du marché du design de collection. Avant sa mort survenue le 27 octobre 1999 à Paris, elle demande que son corps repose un jour au couvent Sainte-Marie de La Tourette, construit par Le Corbusier, avant d’être inhumé à Megève. Tout un symbole, on vous dit.


A voir

Le monde nouveau de Charlotte Perriand 1903-1999, jusqu’au 24 février 2020, Fondation Louis Vuitton, 8 av. du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, Paris, 

A lire

Le monde nouveau de Charlotte Perriand, catalogue de l’exposition, coédition Gallimard/Fondation Louis Vuitton, 2019, 431 p.

Virginie Mouzat, «Et devant moi la liberté – Journal imaginaire de Charlotte Perriand», Ed. Flammarion, 2019, 304 p.

«Living with Charlotte Perriand», coédition Skira/Laffanour, Galerie Downtown Paris, bilingue français/anglais, 2019, 352 p.

Publicité