Antiquité

Cheikh Ibrahim, le Suisse qui a retrouvé la cité de Pétra au début du XVIIIe siècle

Johann Ludwig Burckhardt, fils d’une famille patricienne bâloise, s’était converti à l’islam pour faciliter sa tâche d’explorateur. En 1812, voyageant presque seul, il découvre la ville de grès rouge oubliée dans le désert de Jordanie

Le buste de Johann Ludwig Burck­hardt trône au pied de l’escalier monumental de l’ancien palais d’habitation de sa famille, das Haus zum Kirschgarten, à Bâle. Difficile de croire qu’il s’agit du fils de la maison quand on voit sa longue barbe bouclée et son turban oriental.

Mort à l’âge de 33 ans en 1817, celui qui passe entre-temps pour un des plus grands explorateurs de son temps est entré dans l’histoire sous le nom de Cheikh Ibrahim. C’est lui qui, le 22 août 1812, redécouvre l’antique Pétra, la ville de grès rouge oubliée depuis presque mille ans dans le désert de Jordanie. Au Musée des Antiquités à Bâle, une exposition rappelle le rôle joué par Johann Ludwig Burckhardt, et présente quelque 150 pièces originales provenant de musées jordaniens. La maison de son enfance, le fameux Palais de la Cerisaie, entre-temps un musée d’histoire, met en scène un retour imaginaire du grand voyageur.

Car, terrassé par la dysenterie, il n’est jamais revenu raconter ses expéditions à ses proches. Issu d’une grande famille patricienne, qui a émigré après l’entrée des troupes de Napoléon à Bâle en 1798, le fils étudie à Göttingen et Leipzig le droit et la philosophie, mais aussi l’histoire et les langues. Parti en Angleterre, il se met au service de l’African Association, société britannique dont le but avéré est de prendre de vitesse la France dans la découverte de l’Afrique et des richesses qu’on y suppose. Johann Ludwig Burckhardt n’a toutefois rien d’un aventurier à la tête brûlée. Il se prépare soigneusement à Cambridge, où il commence à étudier l’arabe.

En 1809, enfin, c’est le départ, avec une première station à Malte. C’est là qu’il met au point sa métamorphose. Il se présente sous le nom d’Ibrahim ibn Abdallah. Il explique dans ses écrits qu’il se fait passer pour un marchand indien de religion musulmane, pour expliquer son accent et sa maîtrise imparfaite de l’arabe. Et si on lui demandait de dire quelques mots dans la langue qu’il était censé parler en Inde, il se lançait dans son plus mauvais dialecte alémanique, ce qui semblait endormir tous les soupçons.

Les doutes sur sa véritable origine subsistent toutefois, et arrivé à Alep en juillet 1809, il consacre encore deux ans à perfectionner l’arabe, aussi bien la langue de la rue que celle du Coran, dont il apprend une partie des versets par cœur. «Je ne sais pas si vous me reconnaîtriez, si vous pouviez me voir, assis par terre dans mes amples vêtements turcs et avec une barbe respectable», écrit-il à ses parents. Il s’essaie à de petites expéditions dans les environs d’Alep où commence sa fascination pour les tribus de Bédouins qu’il y côtoie. Le Bâlois a compris qu’il devait être prudent: il s’isole des autres pour prendre des notes à l’abri de sa tunique et cache son carnet sous son turban.

En 1812, il quitte Alep pour Damas et Le Caire. Il voyage sans carte et s’efforce de retrouver des lieux antiques dont il a mémorisé la position. En août, il ruse et déclare vouloir sacrifier une chèvre sur le mont Aaron qu’il suppose dans les environs de la cité nabatéenne de Pétra. Le 22 août, il réussit plus ou moins à convaincre un guide de la bienveillance de ses intentions, et, dans ses Voyages en Syrie, Palestine et la région du Mont Sinaï, raconte sans pathos aucun le spectacle qui s’offre à sa vue après une marche de 30 minutes dans un défilé étroit. Il précise aussi qu’il ne peut explorer à sa guise palais et tombeaux pour ne pas éveiller les soupçons de son guide et passer pour un pilleur ou, pire encore, un amateur de magie noire. Il ne doute pas un instant de la valeur de sa découverte. «Je conseille aux futurs voyageurs de visiter ces lieux sous la protection d’une troupe armée. Les habitants, eux, devront s’habituer à voir défiler des étrangers avides de connaissances.»

Johann Ludwig Burckhardt ne veut pas compromettre le projet qui lui tient le plus à cœur, et qu’il ne pourra jamais réaliser: l’exploration des sources du Niger. Il arrive au Caire en septembre 1812 et entreprend deux voyages dans le désert de Nubie. C’est là, en 1814, qu’il découvre, en passant, les colonnes monumentales du temple d’Abu Simbel. Mais comparé à l’importance qu’ont ces sites aujourd’hui, le voyageur ne leur consacre qu’une petite place dans ses écrits. Son tempérament d’ethnologue le porte bien plus à l’observation des populations qu’il fréquente, ainsi qu’aux rapports de force politiques, qu’il consigne dans un style descriptif et objectif.

De sa plume provient également la première description faite par un Occidental des lieux saints de La Mecque, où il accomplit un pèlerinage de deux mois. Une entreprise risquée pour un Européen dont on ne sait si la conversion était feinte ou réelle. Il n’a en tout cas jamais abordé le sujet dans les lettres à sa famille.

Mais c’est comme hadji, musulman qui a accompli le pèlerinage de La Mecque, qu’il a été inhumé au cimetière de Bab el-Nasr, dans un des quartiers les plus populeux du Caire. Une pierre tombale, érigée en 1871, rappelle sa mémoire. En 1991, il a reçu à titre posthume l’Ordre de l’indépendance, la plus haute distinction de la Jordanie.

Bâle, Musée des Antiquités. www.antikenmuseumbasel.ch

Il se fait passer pourun marchand indien de religion musulmane

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