Ne plus se laver les cheveux. Même pas les mouiller. Pour que le sébum qu’ils sécrètent au fil des jours enrobe les longueurs, les soigne, les gaine. L’idée surprend, n’est-ce pas? Pendant le confinement, des chevelures graissées, nouées en chignon de danseuse ou en tresse, parfois même cachées sous un foulard, se sont fait écho sur les réseaux sociaux. Le défi de la «cure de sébum», qui consiste à bannir le shampoing pendant un mois, est devenu socialement envisageable pendant l’expérience du huis clos.

Plutôt extrême puisqu’elle interdit tout geste d’hygiène, à l’exception de bons coups de brosse douce pour répartir le gras des racines aux pointes et retirer saleté et poussière, cette cure découle en fait d’un mouvement plus global qui remet en question l’usage des détergents. Venue des Etats-Unis au début des années 2010, la méthode no-poo (pour «no shampoo») remplace le shampoing par des solutions naturelles, telles que l’eau tiède, des recettes maison à base d’argile, de bicarbonate de soude, de vinaigre de cidre, voire des soins lavants végétaux doux pour la version low-poo.

Elle s’inscrit dans la même vague verte qui déferle sur la cosmétique, visant à évincer tous les produits qui contiennent des composants controversés, type tensioactifs, silicones et parabens, révélés dans le best-seller La vérité sur les cosmétiques de Rita Stiens, mais aussi réduire le plastique et la consommation d’eau.

Un traitement qui abime

«La révolution de la pétrochimie qui a donné naissance aux shampoings industriels à base de détergeant synthétique dans les années 1930 et la publicité intensive qui a suivi ont amplifié l’usage du shampoing moussant quotidien. Or les cheveux sont abîmés par ce programme de décapage intensif, d’où le recours à des après-shampoings et autres sérums qui visent à réhydrater les cheveux», analyse Christophe Durand, coiffeur de renom à la tête du Bal des Créateurs, à Genève.

Ces détergents puissants ont pour effet de gommer le sébum, matière grasse sécrétée par les glandes sébacées situées à la base des cheveux. Injustement associé à une mauvaise hygiène, il joue un rôle important sur la fibre en créant une barrière qui protège les écailles, empêche l’évaporation de l’eau et la déshydratation. «Lorsqu’ils sont trop lavés, les bulbes capillaires ont tendance à surproduire du sébum pour compenser. C’est un cercle vicieux: plus on lave, plus vite le gras revient», relève le spécialiste. Sans action qui bouleverse son rythme naturel, le sébum se régule et s’adapte après quelque temps. Et c’est là qu’il dévoile des pouvoirs insoupçonnés, selon les adeptes du no-poo.

Une texture qui évolue

Au fil des semaines, la texture des cheveux se modifie. Les résultats seraient étonnants, à en croire les témoignages sur les réseaux sociaux. Les fibres capillaires se renforcent. La couleur naturelle est plus brillante. Les cheveux poussent mieux. Ils sont bien hydratés, retrouvent du volume et une belle densité. Pour avoir tenté l’arrêt du lavage bihebdomadaire le temps des longues vacances d’été, suivant un régime à base d’huile solaire et d’eau de mer, il est vrai que la brillance s’installe, que les cheveux s’épaississent, que de nouvelles ondulations dansent sur une chevelure habituellement disciplinée par les sérums lissants et les séchages assidus.

«Les bienfaits de l’arrêt des lavages sont connus depuis longtemps dans le milieu de la mode notamment, renchérit ce coiffeur studio qui œuvre depuis trente ans dans l’ombre des shootings et défilés de grandes marques. On conseille par exemple aux mannequins hommes qui ont des cheveux fins de privilégier un simple rinçage à l’eau chaude. Cela rend leurs cheveux plus faciles à travailler, même sans gel.»

Une cure qui n'a pas beaucoup d'intérêt

Si la «cure de sébum» peut être un bon moyen d’expérimenter la sensation d’un cheveu naturel, elle n’aura pas beaucoup d’intérêt si la routine du shampoing classique reprend juste après. La prise de conscience écologique se faisant toujours plus grande, on peut penser que le défi du mois sans lavage est le signe d’un changement à venir plus profond dans le rapport aux produits de la grande distribution, encore trop dépendants du plastique et de tous les composants chimiques nécessaires pour tenir les promesses d’une chevelure plus brillante, plus volumineuse ou plus lisse.

Les bons coiffeurs ne craignent pas cet élan. Ils l’accompagnent, en encourageant ceux qui le souhaitent à épurer les soins quotidiens ou à tenter une coloration végétale. C’est le cas par exemple du coiffeur Frédéric Birault, à la tête du studio parisien Cut by Fred, qui jure ne plus utiliser de shampoing depuis des années et qui a créé une gamme de soins lavants solides doux pour ceux qui ne sont pas prêts à y renoncer.

«Ma clientèle s’y intéresse de plus en plus, approuve Christophe Durand. Et je connais beaucoup de gens qui ont abandonné le lavage. Je le réduis moi-même au minimum.» En remplacement des détergents classiques et des superpositions de soins, il enseigne les nouveaux gestes d’une action mécanique: le brossage et le rinçage à l’eau chaude avec une bonne friction rapide sur les racines, parfois avec du gros sel purifiant, voire des hydrolats de rose, de lavande ou de fleur d’oranger pour parfumer tout en finesse et apporter une sensation de fraîcheur.


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