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Chez A’Salfo de Magic System: «La musique à elle seule ne suffit pas»

Rencontre à Abidjan avec le leader du célèbre groupe de variété, panafricaniste et idole du peuple ivoirien

Les deux voitures se suivent sur le pont Henri-Konan-Bédié d’Abidjan. Dans la première, l’attachée de presse, le photographe et l’assistant. Dans la seconde, un proche de Salif Traoré, aka A’Salfo et leader du groupe ivoirien Magic System, et moi-même. Presque un convoi pour aller rencontrer une des personnalités publiques les plus respectées du pays. Elles longent la lagune, passent devant la résidence présidentielle. Un contour plus tard se dévoile l’Hôtel du Golfe, connu pour avoir accueilli tour à tour les deux candidats «concurrents» lors de la crise électorale de 2010-2011. Nous entrons dans Cocody, le quartier chic et très «vert» d’Abidjan.

L’auteur de l’hymne des Bleus

Encore cinq minutes de route bordée de palmiers avant de s’engager dans une allée protégée et de découvrir une maison moderne en béton, que l’on devine fonctionnelle, confortable sans être tapageuse. On n’a pas le temps de descendre de la voiture que déjà la porte s’ouvre sur Salif Traoré en short et t-shirt. Salutations, hall d’entrée, deux salons en enfilade à droite, une cuisine à gauche et atterrissage final dans la cour intérieure où le petit-déjeuner est servi, face à la piscine. Tout a été très vite et soudain le calme s’installe.

En France, Salif Traoré est l’un des quatre chanteurs souriants de Magic in The Air, l’hymne qui accompagne les Bleus depuis le Mondial brésilien et dont le clip a été vu près de 250 millions de fois sur YouTube. Avant cela, il y eut d’autres tubes: Chérie Coco, Bouger, bouger, Même pas fatigué. Et avant cela encore: Premier Gaou, une chanson qui resta dans les charts français pendant près de deux ans au tournant des années 2000. Et marqua le coup d’envoi de la carrière internationale du groupe d’ambianceurs ivoiriens.

«La musique à elle seule, cela ne suffit pas. Le partage doit être la première valeur d’un artiste. On ne peut pas oublier ce que l’on a vécu. Il m’a toujours semblé logique de penser aux gens de mon quartier d’origine, Anumabo. Et par conséquent de m’engager dans des actions sociales», pose d’emblée le principal intéressé en reprenant son petit-déjeuner là où il l’avait laissé. En Afrique, Salif Traoré, surnommé A’Salfo ou le Magicien, a une tout autre stature. D’entertainer, il s’est petit à petit métamorphosé en entrepreneur et en leader. Tout a commencé un beau jour de 2008 lorsqu’il décide de créer le Femua, Festival des musiques urbaines d’Anumabo dans le quartier du même nom, cet ancien village de pêcheurs où il grandit.

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Se souvenir d’où l’on vient

«Anumabo a été une école de vie. C’est là que j’ai développé ma fibre rassembleuse. Tout petit déjà, j’organisais des tournois de football. C’est comme ça que j’ai appris qu’ensemble on est plus fort.» Aujourd’hui, la maison de vitres, d’eau et de béton, qu’il a fait construire par un jeune architecte du nom d’Arnaud Beda, n’est pas à Anumabo, mais de l’autre côté de la lagune, dans le district des célébrités, à Cocody. Ce qui n’empêche pas Salif Traoré de passer régulièrement dans son quartier d’origine pour en prendre le pouls. «La meilleure façon de voir les maux d’Anumabo est d’être à l’extérieur», résume de sa voix un peu voilée le maître de maison. Fatigué par son marathon de la veille, jour d’ouverture du Femua, on doit parfois tendre un peu l’oreille pour percevoir ses mots entre deux souffles du ventilo. Douce, mais ferme. Pour l’entretien, l’homme a accepté de lâcher le talkie-walkie qui le maintient en contact permanent avec la grande scène du festival et son portable qui vibre toutes les trois minutes.

Au début simple réunion au bled de ses nouveaux amis stars, le festival a aujourd’hui grandi jusqu’à investir le gigantesque parterre de l’Institut national de la jeunesse et des sports, le Centre culturel français et une scène délocalisée de l’arrière-pays. Mais si le Femua tient une place particulière dans le cœur des Abidjanais, c’est parce qu’il est un cadeau (l’entrée est gratuite) aux classes les plus populaires de la capitale. Mais aussi un lieu de rencontres, de débats sociaux et la manifestation largement médiatisée de la politique sociale d’A’Salfo. Parallèlement au festival, la Fondation Magic System a été créée pour construire des bâtiments d’utilité publique et venir en aide aux plus démunis dans tout le pays.

La nouvelle demeure du chanteur-entrepreneur a été achevée il y a peu. A l’entrée, deux pierres de l’ancienne maison posées contre un mur sont là pour «rappeler d’où l’on vient». De la terrasse, que l’on comprend être au fur et à mesure de l’entretien la pièce de vie principale, tombe des baies vitrées de tous les côtés. «Je veux me sentir dehors même quand je suis dedans, reprend le propriétaire des lieux. Il m’est de plus en plus difficile de m’évader, j’essaie de choisir des destinations de vacances où personne ne me connaît. Ici, je peux m’évader à l’intérieur.»

Au retour d’une journée de travail, avant un concert, lorsqu’il veut écouter les dernières productions des jeunes de son pays, A’Salfo se couche tout au bord de la piscine, la porte de son salon de musique entrouverte. «Mon rapport à l’eau est extrêmement important. C’est ce qui me permet de me ressourcer. Anumabo est entourée de tous les côtés par les bras de la lagune.» Logiquement, la pièce le plus intime de la maison, la salle de bains, restera fermée. «Lorsqu’on se lave on se purifie, on enlève tout autour de soi.»

Un fortin convivial

En près de vingt ans de carrière, A’Salfo est passé du village ghetto au village mondial avec une aisance déconcertante. A l’intérieur, les écrans TV sont légion, mais les trophées et autres récompenses n’occupent qu’une petite étagère. Quant aux 16 disques d’or, ils sont disséminés dans d’autres lieux. «C’est ma femme qui s’occupe de la décoration. La plupart des œuvres sont des cadeaux.» Parmi elles, un portrait fait par un fan, un grand tableau posé à même le sol où l’on admire trois têtes féminines de Obou Gbais, peintre engagé qui caricature les femmes de son quotidien. Un cadeau du Ministère de la culture.

Chaque minute du temps du Magicien est comptée et notre heure et demie s’est écoulée. On sort à la suite du maître de maison, plus précisément derrière sa valise à roulettes remplie des différentes tenues qu’il portera au cours des prochaines vingt-quatre heures. Quelques jours après la fin de la manifestation, A’Salfo reprendra la route avec l’UE Magic Tour: une tournée dans 14 agglomérations rurales du pays pour sensibiliser la population sur des valeurs de cohésion sociale. «Notre société civile a perdu ses repères, mais je suis un afro-optimiste, un panafricain en puissance. Je rêve de développer le Femua dans d’autres pays. Je crois en la force, l’énergie de la jeunesse.» Avant ce départ, beaucoup de colloques, forums et panels sont déjà agendés. Mais il y aura sans doute aussi quelques minutes grappillées ici et là pour se reposer dans son convivial fortin.

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