Passé le carillon, on découvre une boule de poils noirs derrière la porte, surmonté d’une crinière couleurs d’automne. La boule, c’est Billy, le petit chien de la maison. La crinière, c’est Emmanuelle Antille, maîtresse des lieux, longue chevelure brune aux pointes orange, jaunes, rouges… Par contraste, ses yeux bleu-gris reflètent l’hiver et ses frimas. Ce matin de la mi-janvier, ils sont au diapason du lac Léman, qui étire ses rives juste en bas de la maison.

Emmanuelle Antille habite une bâtisse Art déco entre Montreux et le château de Chillon. L’appartement, immense, respire l’espace et l’épure tout en étant truffé de meubles et de bibelots qui mêlent l’ancien et le moderne, le kitsch et l’art contemporain, les cultures. Au fil des objets, il raconte la vie et l’œuvre de la vidéaste et photographe. Dans le vaste hall aménagé en salon-bibliothèque, le visiteur est accueilli par le dos et les fesses d’un homme tatoué; l’image grand format est tirée d’une série de photographies que l’artiste a consacrée aux frères Leu, célèbres tatoueurs lausannois.

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Dans la salle à manger, un canapé grenat à franges et un meuble de couturière font des clins d’œil à l’enfance. «Ils appartenaient à ma grand-mère. Je n’ose pas ouvrir les tiroirs trop souvent, car ils contiennent encore l’odeur des boutons, du fil, de la maison broyarde où je passais mes vacances, glisse la quadragénaire dans un sourire. C’est idiot, non? Il ne faut peut-être pas l’écrire.» Non, c’est touchant, alors partageons-le. Sur les murs, des œuvres de Vincent Kohler ou Verena Loeliger, des amis. Dans la cuisine, au-dessus d’un bougeoir ananas, les images américaines rapportées du dernier voyage outre-Atlantique.


Mises en scène

Ce dernier voyage, c’est le road trip qui est au centre du nouveau film de la cinéaste: A Bright Light. Tout a commencé dans un bus, il y a cinq ans. Emmanuelle Antille, qui n’écoute jamais de musique dans les transports publics – «Je préfère observer ce qui se passe» – en écoute ce jour-là et reste figée par une voix au timbre inédit et à la puissance tout en failles. Karen Dalton. Elle se souvient qu’un ami lui en avait parlé et cherche des informations sur la Toile. Rien, ou si peu. Karen Dalton est une chanteuse américaine des années 1960, aux origines irlandaise et cherokee. Adoubée par ses pairs, Bob Dylan le premier, mais ignorée du grand public. Emmanuelle Antille décide de remplir les blancs de cette vie chaotique.

A l’automne 2016, accompagnée de Carmen Jaquier et Malika Pellicioli, l'enseignante à la HEAD s’embarque sur les routes du Colorado, de New York ou de Woodstock. Là, elle rencontre des musiciens et amis de Karen. Aux entretiens formels, elle ajoute des mises en scène à la fois extravagantes et intimes, évocatrices du monde intérieur ou de la vie de la chanteuse folk. Ici, au milieu de la forêt, elle retrouve les marches de pierre qui menaient à sa cabane de chercheur d’or, là, elle visite la caravane dans laquelle la voix incroyable s’est éteinte, un matin de 1993. Il est beaucoup question de maisons dans ce périple. «Karen a souvent déménagé. Ce film traite de la création artistique et des traces que nous laissons; les maisons en sont une. Elle les investissait comme lieu de musique, comme lieu social, mais aussi comme refuge», analyse Emmanuelle Antille.

Promenades

Un bureau, un laboratoire et un point d’ancrage, c’est cela aussi, pour la Vaudoise formée aux arts visuels à Genève et à Amsterdam. «J’ai toujours travaillé là où je vis, mais cet appartement s’y prête particulièrement bien. C’est un magnifique lieu d’accueil et d’échange tout en étant calme et propice à la concentration.» A chaque coin, son usage. L’administration sur la table haute de la cuisine, les réunions sur celle de la salle à manger - avec canapé lit à côté lorsqu'elles se terminent tard, la réflexion dans le sofa situé face à la bibliothèque, le montage dans le vaste bureau. Les 140 heures de rush de Bright Light ont nécessité plus d’une année de travail dans cette pièce, avec une équipe de filles aux manettes. Sur la cheminée de marbre, l’affiche du film. Sur un meuble à côté, le banjo fabriqué par Emmanuelle Antille comme une offrande et une évocation.

Chaque fin d’après-midi, la brune qui a grandi à Lutry quitte cet univers concocté main pour une promenade au bord du lac, avec Billy. «C’est comme une deuxième journée qui commence. J’adore vivre près de l’eau. Je ne pensais pas quitter Lausanne un jour, mais cette proximité a joué. Montreux a un côté désuet et suranné que j’aime beaucoup. Il y a presque quelque chose d’exotique pour moi», admet Emmanuelle Antille en allumant une cigarette, pantalon noir et gilet de laine vert foncé.

Avec son mari, la cinéaste occupe cet appartement depuis trois ans seulement. Est-ce le petit meuble de la grand-mère? Il y flotte comme un parfum d’éternité.


Emmanuelle Antille: «A Bright Light», sortie en salle le 13 février. 

Certaines projections sont accompagnées d’un concert hommage à Karen Dalton, de Laure Betris, Melissa Kassab et Dayla Mischler, le 17 février à Sainte-Croix, le 19 à Monthey, le 26 à Fribourg et le 27 à Vevey.

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