Et la lumière fut. A peine on franchit le seuil que les rais d’un soleil hivernal donnent le ton de cet appartement du 1004 à Lausanne, orienté plein sud. «J’ai besoin de lumière, de calme, de silence, de beauté, de culture, de bonne bouffe, de bains chauds en hiver, de fruits en été», explique de sa voix légèrement traînante l’écrivain et artiste Flynn Maria Bergmann, la cinquantaine filiforme. Ce trois-pièces, c’est sa compagne et batteuse du duo John Dear, Catia Bellini, qui l’a dégotté sans même qu’il l’ait vu. Une histoire de confiance.

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Sur la grande table de l’atelier-salle à manger, un verre d’eau posé devant lui; le regard perçant et fragile à la fois, Flynn Maria Bergmann parle de son œuvre protéiforme, de son parcours, de ses projets. Dans cet espace de vie, tout est marqué de son empreinte. Une bibliothèque «anglaise» occupe l’entier du mur à droite, alors qu’une seconde, en langue française, a été installée dans le salon-chambre d’amis à l’extrémité du corridor. Toutes deux sont remplies du sol au plafond, par des livres, mais aussi par quelques assemblages dont ce skate surmonté des anciennes bottines de pluie de sa fille dans lesquelles sont enfilées deux maracas en forme de tête de mort. Ici, chaque geste, chaque objet est pensé, consigné. Quelques parois sont encore d’un blanc immaculé; sinon, l’espace est rempli dans un ordre savamment orchestré par celui qui se définit avant tout comme un poète. «Ma première révolution intérieure, à 17 ans, ce ne fut pas tellement avec les arts, mais avec Baudelaire. Etre poète, c’est un rapport au monde sans aucune armure avec une hypersensibilité, et parfois des débordements…»

Une vision transversale

En décembre 2019, Flynn Maria Bergmann a fait paraître Amor Fati, le récit-poème d’un amour fulgurant et tragique entre Blade, un lanceur de couteaux, et sa partenaire de cirque, Stella. Ambiance paillettes, sciure et voyage traversé par des effluves de violence, de sexe et de dérives pour cet ouvrage brodé par l’artiste Liliana Gassiot. Flynn Maria Bergmann est un disciple de Tarkovski, Jean Genet, Pasolini, Dante… «J’ai vécu tellement longtemps seul à picoler en m’identifiant à Charles Bukowski, à dévorer des bouquins, à écrire avec le bruit de la machine qui se mélangeait à celui de mes hallucinations auditives.»

Elève ascolaire, Flynn Maria Bergmann a 19 ans quand il part étudier une année au cœur du Vermont. «Ça a été le début de ma deuxième vie. Je me suis soudain retrouvé dans un environnement qui mêlait éducation et création de façon excessivement stimulante, au milieu d’un paysage naturel grandiose. Le Goddard College était tout petit mais très réputé pour son éducation alternative, à l’extrême opposé de tout ce que j’avais pu connaître ici. Les bâtiments de la section art avaient été conçus par les étudiants. Le jour de mon arrivée, quelques-uns d’entre eux, à poil, manifestaient dans le bureau de la direction avec pour slogan «more power to the students». Quand je suis rentré une année plus tard, barbu et pieds nus, j’ai sonné à la porte du domicile familial et mes parents ne m’ont pas reconnu…»

Une approche obsessionnelle

Marqué par cette expérience, il repartira au Goddard College, tentera l’Université de Lausanne avant d’opter pour un master en sculpture à la School of the Art Institute of Chicago. Sa vie aux Etats-Unis semble presque tracée, ne serait-ce sa fille de 3 ans, prénommée Tennessee, née en Suisse peu avant son départ et pour laquelle il décide de rentrer. Il enseigne alors à l’Ecole cantonale d’art du Valais à Sierre et, parallèlement, il lit, note, dessine, écrit de façon obsessionnelle.

S’installant un instant à la fenêtre pour fumer une cigarette, Flynn Maria Bergmann s’excuse: «J’ai une fâcheuse tendance à beaucoup parler…» Puis il se dirige vers une armoire basse – qui semblait jusque-là anodine – et en sort une panoplie de carnets noirs saisonniers avec ses notes de lecture, des dessins, des graffitis, des passages photocopiés. Tout à côté, entre le sol et le premier rayon de la bibliothèque qui croule sous les livres soulignés et écornés, des centaines de collages «pop» soigneusement placés dans des cadres blancs. Ce besoin compulsif de créer, de faire vivre en lui ses auteurs fétiches, transparaît dans son œuvre.

Musique et expériences extrêmes

Avant Amor Fati, il y a eu six ans plus tôt Fiasco FM: 112 poèmes, 112 chansons qui font valser les typos au gré des textes. Les références musicales se succèdent, créant un songbook dans lequel on pioche textes et ambiances sonores comme bon nous semble. «A 18 ans, je fréquentais la Dolce Vita, Fri-Son, L’Usine. J’ai aussi été chanteur d’un groupe de hardcore. La musique, c’était pour moi quelque chose de sauvage, c’était le stage diving, les expériences extrêmes avec les potes. Maintenant, tout le monde filme avec son portable, on ne danse presque plus, alors je m’intéresse plus à la musicalité des mots.»

Dans ses collages aussi, les références musicales abondent. Alors, forcément, notre regard scrute l’appartement à la recherche de supports sonores, d’une chaîne stéréo. On ne trouvera pourtant que quelques cassettes audio, héritées d’un ami mort dans un accident de voiture, un petit tourne-disque, quelques vinyles et une guitare, propriété de Catia. Qui apparaît justement dans l’encadrement de la porte et s’invite dans la conversation: «En tant que musicienne, je porte plutôt ma sensibilité à l’intérieur alors qu’un plasticien a plus besoin de l’exprimer à l’extérieur.»

La renaissance

Aujourd’hui, l’homme s’est calmé: son logement précédent était un appart-musée, rempli d’objets customisés, de robinets trafiqués, avec un panier de basket et un trapèze pour sa fille. «Il y avait 22 chaises de bureau, mais aucune n’était confortable, sourit Catia, avant de poursuivre. Nous sommes très complémentaires, lui, c’est l’esthétisme et moi, c’est le confort.» Catia Bellini, c’est la compagne avec laquelle l’artiste a décidé de (re)construire sa vie, celle dont il sollicite la critique, celle «qui a souvent le dernier mot», celle dont les premières baguettes de batteuse ornent la couverture de Fiasco FM. «Cela fait aujourd’hui six ans et demi que j’ai arrêté de boire ou de prendre de la drogue. J’ai commencé à faire, à 44 ans, ce que les gens construisent normalement à 25. Je prends mes responsabilités. J’apprends à vivre, à faire un paiement, à aimer. J’essaie de concilier rêve et réalité. Avant, j’étais dans le fantasme, dans un autre monde», dit-il dans un soupir un peu moqueur envers lui-même.

Si, dans ses livres, le côté obscur reste présent, dans son chez-lui, Flynn Maria Bergmann se nourrit de silence, de petits temples d’objets lovés dans les replis de ce vieil appartement aménagé tout en douceur depuis trois ans. Dans sa chambre à coucher, une grande peinture d’un jaune foudroyant fait partie d’une série intitulée The Alphabet of Desire, soit les 26 lettres de l’alphabet qui renvoient à 26 écrivains. Le monochrome acrylique est donc «M» comme Mishima, l’écrivain japonais qui s’est fait hara-kiri. Il respire pourtant une fureur de vivre comme pour manifester l’un des credo du maître des lieux: «Tout est question de transformation, de métamorphose. J’ai envie de montrer qu’il faut continuer à se battre, à rêver, à partager, même et surtout si le monde va de plus en plus mal.»

Flynn Maria Bergmann et Liliana Gassiot, «Amor Fati», Art&fiction, 2019.

artfiction.ch

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