Art

Chez Mai Thu-Perret, artiste contemporaine

La plasticienne genevoise vit dans un appartement où tombent les murs et se mêlent les genres

Il faut beaucoup s’aimer pour vivre dans cette maison. Mai-Thu Perret et son compagnon partagent un appartement sans portes ni cloisons depuis cinq ans, rue de Lausanne, à Genève. L’artiste, dont les œuvres orneront les murs du Mamco d’octobre 2018 à février 2019, vit donc dans un intérieur qui n’en contient presque pas. Dans cet ancien squat composé de deux logements réunis en un, la douche donne sur la chambre qui donne sur le salon qui donne… Les toilettes ne sont protégées des regards que par un rideau à mi-hauteur. Les vêtements ou la vaisselle sont empilés sur des étagères, à l’air libre. Mai-Thu Perret évolue dans un espace grand ouvert, mais dont les recoins évoquent une caverne d’Ali Baba plutôt qu’un loft new-yorkais. Logique, peut-être, pour une créatrice touche-à-tout, qui expérimente la sculpture, la céramique, l’écriture ou encore la vidéo.

Zoo domestique

Tandis que la plasticienne, vêtue d’une robe t-shirt au motif manga, prépare un thé vert, le regard se promène et sautille d’un coin à l’autre. Ici, il se trouve happé par un cachalot en velours suspendu au plafond – œuvre de l’artiste, là par des catelles qui se frottent au parquet en des courbes étranges et gracieuses. Partout, des traces disent les transformations. Des tuyaux semblent émerger à leur guise, des lattes de bois rose et bleu clignotent au milieu du salon, une vieille baignoire fait de la résistance à côté du lit.

«On l’a aménagé au fil du temps selon nos envies et besoins. J’aime ce côté bricolé, note l’Helvéto-Vietnamienne. Récemment, nous avons ajouté une demi-cloison à notre chambre, quand notre fille est née.» Aux abords de la cuisine, un entrelacs de très belles planches de bois clair constitue autant d’obstacles pour freiner la progression du bébé. Mais bientôt déjà, elles n’auront plus d’utilité.

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Fétichiste

De nouveaux objets, aussi, ont fait leur apparition, comme ces magnifiques animaux en cuir et toile de jute datant des années 1970 et signés de la designer est-allemande Renate Müller. L’œil continue sa tournée et ne sait pas toujours ce qui relève des jouets de la petite ou des objets de sa maman. Des œuvres d’amis – Valentin Carron ou John Armleder – côtoient des dessins tantriques indiens ou un chat magnifique du «faux artiste» Werner Blossom.

Un tapis imaginé par Mai-Thu Perret offre ses poils à un magnifique fauteuil cuir-bois de Roberto Lazzeroni, dont les accoudoirs semblent vouloir se réveiller, comme les arbres des contes de fées. Le métissage, ici, est une évidence. «J’accumule des tas d’objets. J’ai ce côté fétichiste, tout en considérant que cela n’a pas grande importance», reconnaît l’artiste née en 1976, dont la maman a toujours eu le goût de chiner. Des origines vietnamiennes de cette mère, pas grand-chose ne transparaît dans l’appartement. «Mon goût pour le thé, peut-être?» s’interroge-t-elle.

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Les tasses sont servies sur une grande table, celle où Mai-Thu Perret dîne et besogne. «Je partage un atelier à Satigny avec John Armleder et j’ai un bureau dans le quartier. Mais l’endroit où je préfère travailler est ici. Je réfléchis, je dessine, j’envoie des mails, je me documente…», énumère l’ex-étudiante en lettres anglaises, lançant son regard vert clair sur la bibliothèque qui recouvre la totalité de la cloison. «J’ai beaucoup de livres d’art ici, des romans et des livres de cuisine que je n’utilise plus, faute de temps. En ce moment, je lis beaucoup sur la sorcellerie, pour un projet qui sera montré à Bristol.»

Célébration de la femme

Mai-Thu Perret revendique une dimension domestique à son travail, nourri de ces savoirs cultivés par les femmes à l’intérieur des maisons: broderie, tapisserie, terre cuite, céramique, etc. «Le tissu, la matière d’une tasse, ce sont des interactions élémentaires, sans doute les plus proches de nous au niveau psychique. Et puis cela questionne le féminin, le masculin et la place allouée à chacun.»

J’accumule des tas d’objets. J’ai ce côté fétichiste, tout en considérant que cela n’a pas grande importance

Mai-Thu Perret

L’artiste a été célébrée pour avoir imaginé une communauté de femmes, celle de New Ponderosa au Nouveau-Mexique. Journal de bord, objets du quotidien ou motifs de papier peint ont nourri la mythologie. Une salle de l’exposition au Mamco sera consacrée à ce projet. Pour le reste, une soixantaine d’œuvres occuperont 1000 m², et une sculpture inspirée d’un jardin zen a été façonnée spécialement. Si Mai-Thu Perret n’aime pas le terme de rétrospective, elle est ravie de présenter cette première grande exposition à domicile, où résident famille et amis.

L’ancienne directrice de l’espace d’art indépendant genevois Forde a beaucoup déménagé. Elle a vécu à Berlin, à Londres ou à New York mais garde un souvenir précis de la maison de son enfance, dans la campagne lémanique. Une cachette derrière le canapé, la texture de la moquette, la lumière qui filtrait par la baie vitrée. «J’y suis retournée et je n’aurais pas dû. On ne devrait jamais revenir sur les lieux de son enfance. Il y avait eu beaucoup de transformations. Et, puis de toute façon, l’échelle n’est plus la même entre un adulte et un enfant, le jugement critique non plus.»

La fille de Mai-Thu Perret se souviendra peut-être de gigantesques barricades que ses parents avaient dressées sur son chemin.

Mai-Thu Perret, du 10 octobre 2018 au 5 février 2019 au Mamco, à Genève.

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