Visite guidée

Chez Milo Rau, metteur en scène et cinéaste

Nouveau prince de la scène européenne et directeur du prestigieux Théâtre de Gand, l’artiste suisse reçoit dans une maison en forme de bateau-mouche miniature

En 1936, Milo Rau aurait chaussé les bottines d’Ernest Hemingway, pour combattre le général Franco et ses phalanges en Espagne. Ou il aurait glissé sa carcasse de grand barbu romantique dans la Ford Roadster de l’écrivaine-aventurière Annemarie Schwarzenbach, direction les steppes. Dans les deux cas, il aurait emporté avec lui un Rolleiflex et un gros carnet, histoire de fixer l’insaisissable.

La violence du réel sur les planches

Le metteur en scène et cinéaste bernois, 41 ans, arpente depuis quinze ans des terres brûlées. Il en ramène des spectacles qui, comme les tragédies de Sophocle, émeuvent et charpentent la pensée. Pas des leçons de morale, non. Mais la fresque déchirante de nos fureurs, à l’image de La reprise: histoire(s) du théâtre (I), reconstitution du meurtre d’un jeune gay belge d’origine arabe. A Lausanne, au Théâtre de Vidy – où il a ses habitudes – la pièce a bouleversé en mai, avant d’électriser public et critiques, cet été au Festival d’Avignon.

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Cet Ulysse, rieur à l’improviste, aurait-il alors besoin de la certitude d’un rivage? Depuis ce printemps, il règne sur Gand et son Théâtre royal néerlandophone (NTGent), un édifice aux allures de palais qui toise la cathédrale, doté de deux autres salles en ville, où manufacturer des pièces qui empoignent l’actualité.

Gand, son canal où glissent encore les fantômes des maîtres anciens, ses avenues où filent des bataillons d’étudiants à bicyclette, seraient-ils la villégiature du baroudeur? C’est plutôt un camp de base où ficeler ses projets, une passion christique pour le cinéma qu’il prévoit de tourner en Italie, sur les traces de Pier Paolo Pasolini, un opéra pour le prestigieux festival de Salzbourg et surtout son Agneau mystiqueLam Gods –, d’après le retable célébrissime des frères Van Eyck, chef-d’œuvre du XVe, fierté des Gantois.

Totem et tabou

C’est ce totem qu’il s’apprête à retourner comme une gaufre belge, histoire d’ouvrir son règne au NTGent fin septembre en posant les questions qui troublent. Jan et Hubert Van Eyck encensent les figures de la chrétienté et saluent l’héroïsme des croisés. Mais qui seraient-ils aujourd’hui, ces guerriers de la foi? Des djihadistes, non?

A l’instant, la porte d’une maisonnette s’ouvre. Il est 9h15 et Milo vous accueille chez lui, Tinnenpotstraat, ruelle pavée faite pour les romances et les guets-apens. La veille, il a répété jusqu’à 21h Lam Gods. Dix heures durant, il s’est multiplié, entouré de sa bande, son fidèle dramaturge Stefan Bläske, ses interprètes, son caméraman, ses techniciens. Ensemble, ils ont visionné des rushs du film qui traversera le spectacle, répété des dialogues, accueilli un berger syrien et un exilé afghan sublimes de dignité – tous deux parleront sur scène – supervisé encore un essaim de fillettes qui chantent dans la pièce sous la direction d’un certain Wim, chef de chœur, dont le père a été SS à Gand.

Sur un perchoir

De retour chez lui à minuit, Milo n’a pas repensé au scandale qu’il a suscité en invitant, via la presse, de jeunes djihadistes repentis à participer à Lam Gods. Il y a renoncé, faute de volontaires: mais une mère, dont le fils a été tué récemment en Syrie, témoignera sur le plateau. Sous les toits de son perchoir, au troisième étage d’une maison fuselée comme un bateau-mouche, il a plutôt lu George Steiner, cette conscience littéraire européenne qui le nourrit, comme la philosophe Hannah Arendt ou le sociologue Jean Ziegler, l’un de ses héros. A l’aube, il est tombé du lit – le sommier rase le sol. Il a écouté la pluie tambouriner, les chats se chamailler dans la rue, puis s’est mis à écrire la suite de Lam Gods, comme chaque matin, avant de repartir au théâtre.

Les frères Van Eyck adoraient eux aussi ce genre de vie. Comme pour Milo, seule comptait l’œuvre en devenir. «Je travaille dans cette maison, mes deux enfants et ma femme habitent à Cologne, c’est là que je les retrouve le week-end.»


De Marx au théâtre

On se fait face sur une table oblongue estudiantine. Milo Rau est habillé comme la veille au théâtre, chemise noire trop large sur jean tombant. La tenue est immuable. Preuve, ce livre qu’il a écrit et sa photo de couverture qu’on découvre à la seconde. «Je portais déjà cette chemise et ces chaussures quand j’étais en Irak», s’amuse-t-il. Milo n’est pas coquet. Il mise sur le passe-partout, c’est sa façon de monter au front, en reporter de guerre comme il se définit, en sociologue aussi, soucieux de recueillir des paroles qui sans lui resteraient orphelines. Ses études à Paris, auprès de Pierre Bourdieu, l’ont construit.

«Une tasse de café?» Dans le marc, on cherche le visage du petit Milo. «Mon père était médecin de campagne, ma mère chimiste. Ils ont divorcé quand j’avais 8 ans. Ma mère s’est remariée avec un chimiste qui ne jurait que par Léon Trotsky. C’est grâce à lui que je me suis mis à lire ses écrits, puis ceux de Marx.» Mais la figure capitale de son enfance s’appelle Dino Larese, auteur de contes, hôte des grands penseurs européens, éditeur, extraordinaire grand-père surtout. «Il avait reçu Heidegger, Thomas Mann, et il m’a transmis son amour des lettres. Il m’a poussé à faire un job intellectuel. Je me rappelle sa joie quand il a su que je me lançais dans des études de sociologie et de littérature.»

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Susciter le débat

A 20 ans, Milo dévore tout ce qu’il peut à Paris. Sa faim est analytique et empirique. Il veut décrypter, écrire, filmer. C’est ainsi qu’il atterrit à Bucarest où il dissèque le procès du couple Ceaucescu. Il séjournera ensuite au Rwanda et au Congo, dévastés l’un et l’autre par des guerres fratricides. Ces immersions donneront autant de spectacles. «Mais vous n’avez jamais peur, Milo?» «Non, non, jamais. A Stefan, mon dramaturge qui s’inquiète parfois, je dis qu’il est impossible de mourir à mes côtés. Nous calculons les risques que nous prenons. Maintenant, c’est vrai, quand nous étions dans les ruines de certaines villes en Irak, nous n’avons pas pensé aux mines antipersonnel.»

Affronter les guerres et les deuils. Se faire une idée, sans passer par les filtres des médias – même s’il les adore. Milo est un chasseur de vérité jusqu’au-boutiste. «Sinon, je ne vois pas au nom de quelle légitimité je pourrais m’exprimer. La fiction n’échappe pas au cliché. J’ai besoin de rencontrer les gens dont je parle et de les faire monter sur scène.» Et le théâtre, Milo, pourquoi avoir privilégié cette voie? «Parce que c’est l’art qui, dans ma génération, suscite le plus le débat, en particulier dans la sphère germanophone.»

Sans arrêt

Mais c’est l’heure, 10h15 déjà, une réunion avec tout le personnel l’attend au théâtre. Sur le trottoir, à l’ombre du château des Comtes, on débat de son Manifeste pour le NTGent, dix commandements et une révolution en marche. Il comprend des interdits: celui de monter un classique sans l’adapter à notre temps. Et des devoirs: que chaque spectacle soit joué dans au moins deux langues, qu’il intègre des amateurs et des animaux. Au firmament, un idéal: que le théâtre change le monde. «Tu vois ce banc au bord de la rivière, juste après le pont, et cet arbre? C’est là que je viens lire le soir après les répétitions.»

Sur le pavé, Milo a le rire qui bringuebale. Avec ses écoles d’art d’où jaillissent chaque année «dix génies au moins», ses enfants terribles qui cumulent les vices, plasticiens, performeurs, agitateurs et chorégraphe à la fois, ses blasphèmes de carnaval, Gand le fascine. Drôle de pays que cette Belgique où la moindre controverse vire en ouragan.

Milo est lumineux comme les pâtres dans les Alpes de nos songes. Son Lam Gods frappera et les frères Van Eyck en seront babas. Cette joie d’œuvrer déverrouille toutes les portes, celles des enfers en particulier. Il en remonte d’un pas grave et alerte, comme Ulysse après son séjour au pays des ombres. Milo n’est pas du genre à laisser tomber le flambeau.

Lam Gods, Gand, NTGent, du 28 sept. au 5 oct.; rens.www.ntgent.be

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