«Prendre Camino del Oeste à Irvington, Dakota, et c’est là.» Heureusement, le GPS nous aide à nous retrouver dans le dédale de routes surplombées de saguaros, ces cactus géants typiques du sud-ouest américain, et nous mène à la maison d’Olivier Mosset. Un temps, le peintre aujourd’hui âgé de 74 ans a caressé le rêve de s’installer dans un endroit «vraiment sauvage, perdu», au fin fond du désert. Mais la présence des gardes-frontières et de leurs check-points – le Mexique n’est qu’à une heure de route – l’en a dissuadé. «Oh, si on n’est pas Mexicain, ils ne sont pas désagréables. Mais ce n’est pas rigolo.» Car ce qu’il aime plus que tout, c’est rouler sans s’arrêter. Il y a quelques mois, avec son ex-épouse, Elizabeth Cherry, il a jeté son dévolu sur ces deux hectares à quinze minutes en voiture de Tucson et de son aéroport.

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Ici, nature sauvage et domestiquée se côtoient cahin-caha. Lui pencherait plutôt pour la première. «Les coyotes sont super cools. Ils ne partent même pas en courant!» Il n’est pas rare d’entendre hurler les canidés une fois la nuit tombée ou que des javelinas, des cochons sauvages, voire un serpent à sonnette s’aventurent sur le terrain que surplombent les montagnes ocre. Elizabeth, elle, a installé des distributeurs d’eau sucrée pour les colibris, visibles depuis le patio grillagé – ses chats doivent pouvoir sortir sans courir de risque ou nuire aux animaux sauvages. Elle occupe la maison proprement dite, et c’est dans son salon que trône une table bleue d’Yves Klein, cadeau de sa veuve, Rotraut Klein-Moquay, à Olivier Mosset. L’une des rares œuvres de sa collection privée qu’il n’a pas confiées au Musée des beaux-arts de La Chaux-de-Fonds. Un ouvrage de présentation de cette collection va paraître fin avril aux Editions Silvana Editoriale.

Les livres dans le frigo

Le peintre s’est installé dans le studio d’en face. Une grande pièce qui abrite un bureau, un petit lit, de rares meubles dont un fauteuil qui a appartenu à sa grand-mère et qu’il a récupéré après avoir vendu la ferme familiale qu’il possédait dans les montagnes neuchâteloises, dans le Val-de-Ruz. «Un testament de quand j’étais petit garçon.» Alignés dans un petit réfrigérateur, A la recherche du temps perdu de Proust et L’être et le néant de Sartre côtoient The Mammoth Book of Bikers et les Essays on Art de Malevich. Il hausse les épaules. «Je ne sais pas où les mettre.» Il a gardé son atelier à Tucson, mais rechigne à montrer son travail. «Ça tombe bien, il n’y a rien dedans», glisse-t-il. Lui qui dit moins travailler qu’avant continue pourtant de créer et de courir le monde. L’été dernier, il a imaginé pour le MAMO de Marseille, l’espace d’Ora Ito sur les toits de la Cité radieuse, une somptueuse installation: deux plaques monumentales recouvertes de peinture utilisée en carrosserie. «Ça m’intéresse d’exposer, cela me permet de voir les œuvres en situation.»

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L’élément incontournable et détonnant de la pièce, ce sont les deux grosses cylindrées qui y trônent. «C’est un peu un garage», sourit-il. La moto et la voiture sont pour lui fondamentales; à Paris, dans les années 1970, son atelier de la rue de Lappe est le QG du club des Hell’s Angels qu’il a fondé après avoir acheté sa première moto, une Harley Davidson de l’armée américaine. Depuis, Olivier Mosset installe régulièrement ses chères motos devant ses toiles lors d’expositions, une double geste célébrée dans l’ouvrage Wheels, paru l’année dernière aux Editions Frey. Le voilà qui fait fièrement tourner le moteur d’un des engins, plus pour lui que pour les visiteurs, et le vrombissement assourdissant envahit les lieux.

Un pied dans la musique

La même radicalité se retrouve dans son œuvre picturale et dans son esprit libertaire, à la Easy Rider – le film est sorti en 1969. Ce qu’il a toujours voulu, c’est aller plus loin, et faire un pas de côté. Après Paris, il part, en 1977, pour les Etats-Unis. New York d’abord. Et puis, en 1996, il pousse définitivement vers l’Ouest à la suite de sa rencontre avec Elizabeth, alors galeriste d’art contemporain en Allemagne. La traversée, un road trio de quelque 4000 kilomètres, se fait, évidemment, en moto. Elizabeth est née et a grandi à Tucson. «Cela m’intéressait, raconte Olivier Mosset, d’avoir de la distance par rapport à la scène. De toute façon, elle a explosé. Aujourd’hui, il n’y a plus ces centres de référence, internet a changé tout ça, même si le marché reste à New York.» L’atelier qu’il a un temps occupé à Greenpoint est devenu «un bar à expressos». Il a aussi abandonné celui de Williamsburg, devenu un repaire de bobos il y a maintenant des années.

Devant le café qu’elle nous a servi sur le patio, Elizabeth Cherry rit en embrassant le paysage d’un geste. «Je taquine toujours Olivier en lui disant: «Tu es venu à cause de ça.» «On a ici un rapport à l’espace qu’on n’a peut-être pas en Suisse, où on regarde en haut», dit-il. «Le Grand Canyon, vous êtes déjà allée? C’est quelque chose. Monument Valley aussi, impressionnant», lâche-t-il à sa manière lacunaire. S’il dit rechercher la solitude, il ajoute s’être fait des amis dans la scène musicale locale – en 2016, il a produit le CD Christmas in Tucson – et évoque les visites d’amis européens, comme cette expédition rocambolesque à la frontière d’El Paso, au Texas, avec Sylvie (Fleury) et John (M. Armleder), ou le galeriste Bruno Bischofberger, qui passait à Tucson chercher des météorites pour sa collection. Est-il devenu Américain? «Non. Ces histoires de nationalité, je n’y crois pas. Et cela m’énerve de devoir choisir.»

Le lendemain de notre rencontre, le Suisse doit s’envoler pour New York, avec «peut-être» un saut en Floride. Suivront des pérégrinations au fil des expositions, comme à Zurich où le musée Haus Konstruktiv prépare une rétrospective pour cet été. Mais avant de partir, nous prenons la voiture pour le Tiny’s, improbable baraque à l’extérieur décati dont l’arrière a, veut la rumeur, hébergé un labo de méthamphétamine. Mais une fois à l’intérieur, on se régalera de poulet frit. Olivier Mosset sait où il va.

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