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Julie de Libran devant la maison Rykiel, à Paris.
© Romina Shama

Mode

Chez Rykiel, de Libran sur toute la ligne

Depuis trois ans et demi, Julie de Libran ravive le parisianisme joyeux de Sonia Rykiel. Alors que la maison fête cette année ses 50 ans, la directrice artistique discute transmission, féminisme… et rayures

A l’ère post-Weinstein, les femmes du monde entier se découvrent des vécus semblables et des affinités insoupçonnées. Il se tisse entre elles une sororité, un lien de complicité que certaines semblent cultiver à chaque instant. C’est le cas de Julie de Libran. Derrière une retenue apparente, il y a chez cette créatrice de mode l’envie de s’ouvrir à l’autre pour se laisser altérer à son tour. Ecouter pour mieux sublimer.

Est-ce la clé de son succès? Depuis son arrivée à la tête de la création chez Sonia Rykiel en 2014, cette Française élevée en Californie ravive le parisianisme joyeux et intelligent de la maison, privée d’identité depuis le départ de sa fondatrice en 2009. Loin de renier l’héritage Rykiel, ses rayures, ses pulls en maille et son intellectualisme mondain, la discrète de Libran a su le célébrer tout en lui infusant un pragmatisme et une coolitude très contemporains. Pantalons de jogging fluides, combinaisons à fines rayures, du rouge comme un autre noir, des couleurs et des matières qui claquent: cette ancienne des studios Prada, Versace ou Vuitton dessine pour des femmes qui refusent de choisir entre plaisir, travail et vie de famille.

Et comment passer à côté du "relooking" des magasins Rykiel, transformés un à un en boutiques-bibliothèques décalés. Une ode aux cafés littéraires du 6ème arrondissement parisien, quartier de prédilection de feu Sonia Rykiel, décédée en avril 2016. Une alliance de culture et de mode gravée sur le bitume. 

Vous avez découvert le style Sonia Rykiel petite fille, dans les armoires de votre mère. En quoi ces vêtements – dont vous ignoriez la genèse – vous attiraient-ils?

Il y avait quelque chose d’assez pur, des volumes souples. Ces tenues rendaient ma mère extrêmement féminine, tout en lui permettant d’être libre de ses mouvements. L’été, elle portait tout le temps des robes à bretelles en voile de coton. Il y avait aussi des pulls en mohair aux couleurs sensuelles qui s’imprégnaient de son parfum. Nous habitions à Aix-en-Provence et elle venait exprès à Paris pour acheter du Rykiel. Tout ce rituel me faisait rêver.

Dans les années 1980, votre famille a déménagé en Californie. Utilisiez-vous les vêtements pour marquer votre identité française?

Absolument. C’est pour ça que je passais du temps dans le placard de ma mère. Pour moi, c’était mes racines. Et Sonia Rykiel représentait une femme très française, très parisienne, loin du style sport et casual des Américaines. Comme elles vivent sous le soleil et près de la plage, les Californiennes ont le confort, mais moins d’élégance.

En matière de mode, le terme «Parisienne» est hautement galvaudé. Quel sens lui donnez-vous?

La Parisienne incarne pour moi une femme indépendante, cultivée et curieuse. Elle vit en ville, travaille, et ne suit pas forcément la mode. Elle crée la sienne.

Pour créer votre mode au sein de la maison Rykiel, votre devez à la fois perpétuer l’héritage de la maison et le dépasser. Comment concilier ces deux injonctions contradictoires?

J’essaie de dessiner pour les femmes d’aujourd’hui, de penser au genre de vie qu’elles mènent, à leurs besoins. Et je le fais à ma manière, avec ma personnalité. Ce qui ne m’empêche pas de plonger souvent dans les archives. Sonia Rykiel a créé tellement de choses en cinquante ans qu’au final, il n’y a aucune restriction sur un style. Elle m’a ouvert beaucoup de portes.

Une collection sans rayures, c’est envisageable?

Il y a eu des collections où elles étaient plus discrètes, et beaucoup de gens venaient me dire: «Mais où sont les rayures? Que se passe-t-il?» (rires) Cela fait maintenant trois ans et demi que je suis chez Rykiel, et j’ai envie que les femmes retrouvent chaque saison des classiques. Dans cette maison, la rayure est comme un t-shirt blanc, un intemporel qui peut être interprété de tellement de façons différentes.

L’héritage de Sonia Rykiel, c’est aussi un féminisme engagé, puisque la créatrice prenait position publiquement avec, par exemple, le manifeste des 343 salopes, une liste de femmes reconnaissant avoir avorté. Quelle est votre position par rapport aux combats qu’animent les femmes?

La mode a toujours été un moyen de faire passer des messages et de soutenir des mouvements sociaux. Cela peut être un simple mot écrit sur un vêtement, comme Rykiel l’a fait en son temps, ou une collaboration. Mais ce sont les gens et la rue qui façonnent vraiment ces mouvements. Je me sens concernée et je soutiens ces formidables femmes qui descendent dans la rue pour défendre nos droits. Mais je le fais à ma façon, je ne suis pas dans la politique.

Les actuels débats autour du harcèlement sexuel ont-ils une influence sur ce que vous dessinez?

Bien sûr. J’ai envie que les femmes se sentent à l’aise dans ce qu’elles portent, sans avoir l’impression d’être des objets. Que le vêtement leur donne une force et une sécurité, tout en leur permettant de rester féminines, belles et joyeuses.

En tant que femme travaillant dans l’industrie de la mode, ressentez-vous parfois des injustices?

Oui. J’ai le sentiment que les femmes ne sont pas toujours écoutées. Ces dernières années, on a vu beaucoup de femmes prendre la direction artistique de grandes maisons, mais ce sont généralement des hommes qui gèrent et contrôlent ces mêmes marques. Les décisions stratégiques leur reviennent.

Vous avez longtemps travaillé aux côtés de grands noms de la mode comme Gianfranco Ferré, Gianni Versace, Miuccia Prada ou Marc Jacobs. Qu’est-ce qui vous a décidé à accepter un poste de premier plan chez Sonia Rykiel?

D’une part, j’étais charmée par cette icône française et parisienne qui a créé en son temps des silhouettes qui rendaient la vie des femmes plus joyeuse, belle, facile. D’autre part, j’avais le sentiment d’avoir acquis assez d’expérience pour me lancer. J’ai eu la chance de travailler avec des créateurs formidables, j’en apprenais tous les jours. Les jeunes qui se lancent à 20 ans, ça n’existait pas quand j’étais étudiante, dans les années 1990.

Se lancer à 20 ans, vous trouvez cela trop rapide?

Je trouve cela fantastique, mais la mode est devenue un tel business qu’il faut avoir les épaules très solides pour parvenir à rester créatifs. Il y a de plus en plus de collections et de moins en moins de temps pour les réaliser, sans compter le travail de représentation dans les événements et sur les réseaux sociaux.

Le temps entre la présentation d’une collection et sa commercialisation se réduit également. En poussant les gens à acheter de plus en plus vite, l’industrie de la mode risque-t-elle de tuer le désir?

Ça ne tue pas forcément le désir, mais plutôt la valeur des choses. Nous sommes très gâtés et, comme les enfants, nous avons à peine ouvert nos cadeaux que nous en voulons d’autres. Beaucoup de gens portent et jettent. Quand je pense au temps nécessaire à la création et à la réalisation d’un vêtement, à la passion des artisans, cela me fait mal au cœur. Mais je fais aussi partie de ce système, et il est de ma responsabilité de faire connaître le savoir-faire de notre maison et de créer une mode durable.

Comment transmettre le patrimoine Rykiel à une femme de 20 ans collée à son smartphone?

Ce n’est pas toujours facile de parler aux jeunes sans passer par une actrice ou un mannequin célèbre. Nous sommes tous passés par là, mais avec les réseaux sociaux, ce phénomène est exacerbé. Cela dit, les nouvelles générations ont aussi une conscience politique et écologique très développée, elles font attention à ce qu’elles portent et aiment les choses bien faites. C’est à ces personnes que j’ai envie de m’adresser, en créant des vêtements beaux et fonctionnels qui répondent à leurs besoins et à leur mode de vie. Et qui peuvent être gardés. Je ne suis pas du genre à dessiner des pièces qui font «waouh!» et dont on se lasse assez vite. Je préfère une mode de qualité qui sera transmise de génération en génération. En ce qui me concerne, j’ai toujours dans mes armoires des habits de ma mère et ma grand-mère. Ils me font voyager. Les vêtements riches en histoire, c’est aussi ça l’élégance, surtout dans un monde digitalisé où tout va si vite.

Lire aussi:  Sonia Rykiel, toute une vie en couleur

Parliez-vous de ces questions de transmission avec Mme Rykiel avant son décès en 2016?

Je n’ai pas eu assez de temps malheureusement, mais j’en parle à mes équipes tous les jours.

Votre plus joli souvenir avec elle?

Etre chez elle, avec elle. Sonia Rykiel était comme je l’imaginais depuis petite: très élégante avec une voix incroyable, une force, une présence. Elle m’a donné des conseils auxquels je pense tous les jours. Savoir dire non, par exemple. C’étaient des moments très forts en émotion. Je me sens tellement fière d’être dans sa maison et de dessiner pour elle.

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