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Chez Yann Mingard, photographe et jardinier 

L’ex-jardinier a retapé une vieille bâtisse à quelques kilomètres de Neuchâtel. Un compromis entre la nature et les transports publics

Il est des projets qui tiennent des origines de l’homme, ou de l’enfance. Bâtir sa maison! Yann Mingard rêvait au moins d’en retaper une. Arguant que deux artistes vivant ensemble ont intérêt à sécuriser un peu leur avenir, le couple a acheté une vieille maison à Colombier en 2012; tout était à refaire et Yann Mingard y a consacré trois ans. «Il n’y a que le toit que je n’ai pas pu rénover moi-même», note-t-il une pointe de regret dans la voix. C’est que le photographe appartient à ces êtres éminemment manuels et extrêmement intellectuels. Jeune homme, il a suivi une formation d’horticulteur-paysagiste. Un mal de dos et des cours du soir de dessin l’ont convaincu de s’inscrire à la HEAD, qui l’a mené vers l’école de photographie de Vevey. Depuis, il travaille ses images comme on taille un arbuste, avec une infinie minutie.

De la Chine au Musée de l’Elysée

Chacune de ses séries, réalisées sur plusieurs années, dit la recherche de matière et l’amour des paysages. Avec Alban Kakulya, il a suivi la frontière de la future Europe élargie, puis il a traqué les traces laissées par les animaux dans les hautes herbes; ensuite, il s’est consacré aux patrimoines de l’humanité et aux manières artificielles de les conserver. Il y était beaucoup question de graines.

Ce mois de novembre, Yann Mingard publie Tant de choses planent dans l’air, d’où notre vertige chez l’éditeur breton Gwin Zegal, un travail sur l’anthropocène qui sera également exposé cet hiver à Lianzhou, dans le premier musée public consacré à la photographie en Chine, puis repris au Musée de l’Elysée, à Lausanne. «Les débuts de la photographie ont coïncidé avec ceux du train, avec la révolution industrielle… Tout a explosé en cent cinquante ans. Les scientifiques déclarent que la force qui façonne le plus la terre aujourd’hui, c’est celle de l’humanité. L’homme déplace plus de sédiments et de roches par son action minière et ses terrassements que la totalité des rivières! Le sociologue des sciences Bruno Latour évoque une sorte de monstre que nous avons créé et se demande s’il vaut mieux l’abandonner ou l’adopter. Nous sommes dans une zone critique…», philosophe le photographe en servant un café.

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Maison bio

Lui a décidé d’agir à son échelle; la maison a été repensée avec des matériaux respectueux de l’environnement, des panneaux solaires ont été installés sur le toit, le biogaz a remplacé le mazout, la nourriture est bio. «Mais je dois faire un aller-retour en Chine pour l’accrochage de l’expo, l’encre de mes photographies n’est pas écolo, je m’apprête à emballer 1000 livres dans du plastique, je vis dans un logement immense et j’ai un vieux diesel qui crache! On se retrouve toujours coincé quelque part», admet le récent père de famille, ajoutant être «déçu de constater que rien ne bouge au niveau politique et économique. En Suisse, pays riche, nous pourrions être précurseurs. Les politiciens, si narcissiques, devraient réaliser qu’il y a là une occasion d’entrer dans l’histoire!»

La maison, plantée au bord d’un virage dans le centre de Colombier, est donc plutôt verte et donne sur un jardin magnifique. L’ancien horticulteur présente le figuier, le pommier et le bouleau de Sibérie, il détaille les raisinets, les concombres ou les tomates, évoque le renard et le hérisson, offre en passant une courge violette du Japon, variété ancienne dont la graine a été récupérée lors du précédent travail photographique.

Parquet Courbet

A l’intérieur aussi, tout a une histoire, loin, très loin, du prêt-à-meubler façon Ikea. On croise une commode en teck dénichée dans une ambassade bernoise, une ancienne baignoire à vaches, une cuisine en formica récupérée dans une maison de maître des environs, un gigantesque abat-jour de couturière. 

Sous le toit, le quadragénaire a aménagé son bureau, des planches épaisses graphiquement appuyées contre les murs. Au sol, «le plancher Gustave Courbet». «La maison dans laquelle il a vécu à La Tour-de-Peilz a été rénovée et tout cela allait partir à la benne: il était en parfait état, détaille le photographe bricoleur. Nous avons aussi une salle de bains Gustave Courbet, avec les jolies faïences du XIXe siècle!»

Sur le mur, deux grands panneaux métalliques accueillent de vieilles cartes postales, dont le Point de vue du Gras de Nicéphore Niépce, un article du Temps, une photo de bébé. «C’est tout ce dont j’ai besoin pour travailler, j’y accroche mes images, j’y construis mes séquences.» Ailleurs, les murs sont vides, nécessaire sobriété.

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Jardin secret

Yann Mingard a grandi à Lutry, vécu au Nicaragua, à Londres ou à Moudon. Il rêve d’épure, de solitude et d’une cabane dans la forêt. «Je ne m’attache pas aux lieux. J’ai juste besoin d’un espace et d’une connexion internet pour travailler. Je pourrais revendre cette maison demain, me délester de ces meubles glanés à droite à gauche, même si j’ai un vrai plaisir à les choisir et à les agencer. C’est comme la photographie, comme le jardinage, une histoire de mise en scène, d’association de couleurs, de formes et de matières.»

On revient toujours au jardin, que Yann Mingard aimerait remettre au cœur de son travail. «J’ai recommencé à en dessiner pour des amis et j’aimerais l’intégrer davantage dans ma pratique photographique. C’est fascinant un jardin, c’est la porte d’entrée dans une maison. Tu peux deviner à qui tu as affaire en observant le jardin des gens!» assure le Néo-Neuchâtelois. Le sien est touffu et organisé, accueillant et diversifié. Il donne envie de s’y cacher avec un bouquin, en croquant dans un fruit.

Yann Mingard "Tant de choses planent dans l’air, d’où notre vertige" Gwin Zegal

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