Eclectisme. Tel serait le mot le plus juste pour décrire l’architecture de Chicago. Parce que la ville semble regrouper à elle seule tous les styles, du néoclassicisme au courant international en passant par le néogothique et les beaux-arts. Des époques qui se retrouvent dans l’architecture des gratte-ciel, l’identité même de la ville. Root, Burnham, Adler et Sullivan, chefs de file de l’école de Chicago, valorisèrent la pérennité et surtout l’utilisation de matériaux modernes. Ils instaurèrent l’utilisation de l’acier dans la construction de ces tours monumentales et imaginèrent le concept des façades porteuses. Le First Leiter Building, construit en 1879 par William LeBaron Jenney, en est un parfait exemple.

Toujours plus haut

Si les gratte-ciel se multiplièrent, c’est aussi parce qu’ils apportaient une solution à l’emprise foncière du bâti, le coût des terrains s’accroissant à vitesse grand V. «Chicago a été un laboratoire d’innovations après l’incendie de 1871 qui a ravagé une très grande partie du centre-ville», explique Dan O’Connel, le directeur des affaires publiques du centre d’architecture. Etablie depuis 1966, cette institution, organisant 85 visites guidées toutes différentes, déménageait l’année dernière près de la rivière dans un immeuble de Mies van der Rohe.

Au rez-de-chaussée, une première galerie retrace l’histoire de la ville à travers les principales structures propres à cette métropole à l’aide d’une maquette interactive, l’une des plus grandes du monde. Le centre a par ailleurs travaillé et collecté de nombreuses données représentatives de la ville jusqu’à recenser le nombre de trous sur les routes. Un travail titanesque qui donne à voir la cité sous un autre angle. Au premier étage, où se trouve la salle des gratte-ciel, une exposition illustre ce qu’implique la construction d’immeubles d’une telle envergure. Une course, une compétition entre les architectes. Aller toujours plus haut. Lutter contre les éléments. Comment faire face aux vents, à la topographie, aux incendies? Grâce aux innovations, les architectes ont pu évoluer. En 1970, la Willis Tower, un des plus hauts bâtiments dans le monde pendant vingt-cinq ans, mesurait 440 mètres.

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Demain, la Jeddah Tower, en Arabie saoudite, culminera à un kilomètre de haut. Un projet d’ailleurs imaginé par Adrian Smith & Gordon Gill Architecture, des créatifs de Chicago. «Ce qui est remarquable, c’est que de nombreuses hautes tours désormais construites en Asie et au Moyen-Orient sont pensées et imaginées par des architectes de Chicago», observe Dan O’Connel.

Ville ouverte

Mais la ville n’aurait jamais été ce qu’elle est aujourd’hui sans l’Exposition universelle de 1893. La World’s Columbian Exposition célébrait les 400 ans de l’arrivée de Christophe Colomb sur le territoire américain. Elle fut un événement majeur dans l’histoire de Chicago qui attira 26 millions de visiteurs. Elle fut aussi l’occasion pour les promoteurs du mouvement architectural City Beautiful de réaliser plusieurs édifices qui font désormais partie du patrimoine: le Musée de la science et de l’industrie et le célèbre métro aérien, le «L» dans le Loop, le downtown de la ville.

On retient de cet épisode le nom de Daniel Burnham. «C’est lui qui traça, en 1909, le fameux plan de Chicago, l’ADN même de la cité, redessinant la côte, le lac, les parcs, indiquant les autoroutes en périphérie, organisant et agrandissant les routes.» Bien que tout n’ait pas été réalisé, cette nouvelle configuration améliora le commerce et permis à la ville de «rester à jamais ouverte, pure et libre», selon les mots de son concepteur.

Loin de cette conception rigide, Frank Lloyd Wright apparaît comme un marginal. Apparenté au mouvement de la Prairie School, son style est marqué par la présence de lignes horizontales, de toits plats, de larges avant-toits en saillie et d’une ornementation maîtrisée. Une horizontalité qui s’inspire des paysages des grandes plaines du Midwest. Frank Lloyd Wright reste une figure emblématique de Chicago. C’est ici qu’il construit sa propre maison, désormais ouverte au public. Et d’autres lieux, comme The Unity Temple, cette église unitarienne en ciment, symbole de modernité, The Robie House, un chef-d’œuvre d’architecture reconnu dans le monde entier, ou encore The Rookery montrent les mille facettes d’un homme sulfureux qui refusait les diktats et le formalisme.

Esprit viril

Un autre monument clé de cette période, et toujours aussi emblématique, voici le Chicago Athletic Association, un ancien club privé d’athlétisme réservé aux hommes aujourd’hui transformé en hôtel. Rénové en 2012 par les architectes Roman and Williams, l’endroit a su garder son esprit viril et surtout le style gothique pensé à l’origine par Henry Ives Cobb qui s’inspira du palais des Doges à Venise.

Un large escalier en marbre mène le visiteur au premier étage où l’attendent un chaleureux salon en bois et son imposante cheminée ornée de bas-reliefs. Le lieu regroupe de nombreuses institutions, dont la fameuse salle de jeu de l’époque où le tout Chicago aime à se retrouver en fin de journée, le Cherry Circle Room, un bar d’une élégance folle et l’incontournable Milk Room. Ce speakeasy est sans aucun doute la plus belle adresse de la ville. Mais aussi la plus intimiste vu qu’elle ne peut accueillir que huit personnes. Paul McGee, son mixologue en chef, y collectionne les plus prestigieuses bouteilles de spiritueux achetées lors de ventes aux enchères.

Sculpture-miroir

La visite s’achève au Cindy’s, le rooftop de l’hôtel avec sa vue imprenable sur le lac Michigan et le Millenium Park, qui fait partie des sites les plus visités aux Etats-Unis, là où trône l’auditorium dessiné par Frank Gehry et l’emblématique Cloud Gate du sculpteur Anish Kapoor dont la surface en miroir reflète toute la ville. C’est aussi là que se trouve l’Art Institute qui conserve 300 000 chefs-d’œuvre absolus comme La chambre de Vincent Van Gogh, l’American Gothic de Grant Wood, le Nighthawks d’Edward Hopper ou encore Un dimanche après-midi à l’île de la Grande Jatte de Georges Seurat. Au dernier étage, le restaurant Tierzo Piano s’inspire des expositions temporaires pour imaginer ses menus. Une table gastro-artistique avec les plus beaux gratte-ciel de la ville pour horizon.

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Gardiens de Chicago, les buildings géants rappellent aussi que l’architecture est en mouvement perpétuel et doit, sans cesse, aller de l’avant, imaginer les attentes du futur. «L’avenir est déjà en marche. C’est ce que From Me to We, notre exposition temporaire au centre, cherche à dire au monde entier, reprend Dan O’Connel. Nous sommes désormais une planète urbaine. Pour survivre et réussir, nous devons nous focaliser sur l’écologie, la technologie, l’énergie, la mobilité, la matérialité. Ces questions sont urgentes. Surtout quand on sait que Chicago rejoindra bientôt les mégapoles de plus de 10 millions d’habitants aux côtés de New York, Los Angeles, Mexico City.» Comme le disait Frank Lloyd Wright: «Tous les grands architectes sont nécessairement de grands poètes. Ils doivent être de parfaits interprètes de leur temps, de leur quotidien.» L’architecture est l’image de notre évolution. Chicago, la visionnaire, a déjà entamé son voyage vers l’innovation.


Y aller

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Y manger

Lula Cafe: Au cœur de Logan Square, Lula Cafe fait figure d’institution depuis dix-neuf ans, bien avant la gentrification de ce quartier. Précurseur du mouvement «de la ferme à la table», le restaurant offre des plats aux mélanges savoureux et souvent étonnants. Le lundi, un menu à prix fixe est proposé pour faire apprécier la créativité culinaire du lieu. Lulacafe.com

Atwood: En plein cœur du Loop, le downtown de la ville, cette adresse, située au rez-de-chaussée du Reliance Building, offre une cuisine américaine sophistiquée et inspirée de l’Europe. Le cassoulet revisité au poulet vaut le détour et les fromages sont de qualité. Atwoodrestaurant.com

The Allis: Le restaurant du très luxueux Soho House. Asseyez-vous là où vous le souhaitez dans le hall de l’hôtel pour profiter du menu healthy à toute heure de la journée. Œufs à la coque avec œufs de saumon, rillettes de poisson en tout genre, bagels, saumon fumé et condiments. Le brunch parfait pour un dimanche après-midi. Theallis.com

Y dormir

Longman & Eagle: Un lieu, trois options: manger, dormir et/ou boire du whisky. Et aucune réception, selon le principe du Inn. L’arrivée se fait directement par le restaurant, toujours complet. Seulement six chambres, toutes pensées au millimètre près avec mobilier chiné, lecteur de cassettes, produits de beauté Aesop, des caramels maison pour vous accueillir et deux tokens pour un shot au bar d’en bas. Longmanandeagle.com

The Robey: C’est dans cette emblématique tour Art déco, la Northwest Tower, que le duo Nicolas Schuybroek et Marc Merckx a transformé ces anciens bureaux en hôtel chic. Leur style se démarque par une élégance notable, un minimalisme certain et l’utilisation de matières brutes. Clou du spectacle: le Cabana Club, le rooftop qui offre une vue imprenable sur la ville. Therobey.com

The CCA: Cet ancien club de sport privé pour hommes a gardé tout son charme et son faste d’antan. Le lieu est un chef-d’œuvre parmi les plus emblématiques de la ville. Inspiré par le palais des Doges de Venise, le salon principal est en pur style néogothique. Chicagoathletichotel.com

Y boire un cocktail

The Violet Hour: Il fait partie des speakeasies les plus élégants et réputés de la ville. Cachée derrière une grande peinture murale, la salle du Violet Hour découvre une atmosphère chaleureuse aux parois couleur bleu canard. Demandez le cocktail Juliette et Roméo, un classique qui n’est plus sur la carte mais que les initiés connaissent. Theviolethour.com