Le Chini Bagh, au cœur du «Grand Jeu» au Turkestan

«Le Temps» évoque cette semaine des hôtels improbables devenus inaccessibles

L’ancien consulat britannique accueille les aventuriers sur la Route de la soie

Janvier 1935. Ella Maillart piaffe d’impatience à Pékin. Elle est sur le départ, le début d’une expédition qui la mènera à Kashgar, la pointe occidentale de la Chine. Un voyage où il ne se passe presque rien, mais qui «comblera toute [sa] vie», écrit-elle en dédicace, dans le livre qu’elle offre à Nicolas Bouvier, Oasis interdites, le récit de cette aventure. Après des mois de voyage, elle découvre finalement Kashgar, aux confins du désert, dans le Turkestan. Elle est logée au Chini Bagh, ou Qini Bagh en chinois, qui n’est pas encore un hôtel, mais le consulat de l’Empire britannique.

Kashgar excite les convoitises, carrefour sur la Route de la soie, elle est aussi au centre de ce qu’on appellera le Grand Jeu. Depuis les années 1870, diplomates, espions, archéologues et aventuriers s’y croisent, s’y épient, rivalisent d’astuces pour y faire main basse sur des trésors. L’Asie centrale est encore une terra incognita, l’une des dernières, les grandes puissances espèrent y étendre leurs empires. D’abord la Couronne britannique, la Russie et l’Allemagne. La France n’est pas bien loin mais elle lorgne surtout sur les merveilles archéologiques de la région, cachées dans des cités englouties par les sables. La Chine est encore endormie, mais pas pour longtemps.

Tous les acteurs de cette partie d’échecs ont dépêché sur place leurs ambassadeurs: ainsi dans cette petite ville à mille miles des métropoles, entourée de montagnes quasiment infranchissables, ceinturée par le Takla-Makan – littéralement le désert dont on ne revient pas, c’est le deuxième plus grand au monde – on trouve des consulats russe, suédois, allemand et britannique. L’amorce d’une vie mondaine y existe qui fait les délices d’Ella Maillart et de son compagnon de voyage, l’écrivain Peter Fleming. Après leurs déambulations dans les ruelles étroites et poussiéreuses du souk, où ils s’émerveillent devant les échoppes et la foule des Ouïgours, des Tadjiks, des Kirghizes et des Ouzbeks, les deux promeneurs s’attablent à la terrasse du Chini Bagh et sirotent un drink en compagnie du consul et de ses hôtes.

Mais la Chine veut reprendre la main y compris dans les contrées les plus excentrées. Pékin s’évertue alors à chasser les étrangers pour éteindre à jamais leurs prétentions dans cette région d’Asie centrale. Le Xinjiang, le nom de la province chinoise du Turkestan, se ferme peu à peu. Et pendant près d’un demi-siècle, il se retrouve isolé, derrière un rideau de fer.

Rien n’est pérenne. Avec l’ouverture de la Chine dans les années 1980, l’antique Route de la soie reprend du service. Ce ne sont plus les marchands et les caravanes qui l’empruntent mais des touristes avides de découvrir une terre légendaire. Le Chini Bagh est converti en hôtel. L’ancien consulat russe, le Seman, aussi. Le premier accueille les globe-trotters, le deuxième, moins charmant, les voyageurs plus argentés. La route carrossable la plus haute du monde, qui traverse le Karakoram par le col de Khunjerab à 4693 mètres d’altitude et permet de rallier Kashgar au Pakistan, est inaugurée. Les visiteurs découvrent que, contrepartie de la politique de Mao, rien n’a changé à Kashgar ou si peu. Il n’y a pas de voiture, mais des charrettes tirées par des mules, le taxi local. Le marché du dimanche voit chaque semaine affluer des artisans et des chalands de toute la région, on y parle des dizaines de langues, au milieu des chevaux, des moutons et des chameaux de Bactriane. On devine l’origine du client à la couleur de ses habits et au motif de sa calotte brodée, la doppa. Personne ne se doute que ce mélange bariolé vit ses dernières années.

Les autorités chinoises ont décidé d’encadrer le tourisme et d’endiguer le séparatisme ouïgour. Elles y mettent les moyens, privilégiant le développement économique, l’immigration et la normalisation culturelle. En moins de vingt ans, la démographie est bousculée: les Ouïgours qui formaient 90% de la population ne sont plus que 50%. La vieille ville est presque entièrement rasée, le marché du dimanche est déplacé. Reste le Chini Bagh, remodelé, un complexe hôtelier où l’on devine l’ancien consulat. Le charme de la Route de la soie s’est fané à Kashgar, mais il perdure dans les villages alentour.

On devine l’origine du client à la couleur de ses habits et au motif de sa coiffe. Personne ne se doute que ce mélange bariolé vit ses dernières années