Slash/Flash

Choupette/Mowgli

Et si les figures légendaires et les people qui nous inspirent et nous font rire n’étaient que des avatars? Aujourd’hui: la chatte de Lagerfeld

Choupette? Un leurre. Un objet de distraction. Un masque. Un miroir aux rillettes.

Vous ne voyez pas qui est Choupette? Relax. Moi-même, au moment où je vous parle, je doute de qui je suis… Bref. Choupette est la petite chatte mondialement célèbre de feu Karl Lagerfeld. Choupette est une «sacrée de Birmanie», couleur «omelette norvégienne». Deux yeux bleu saphir étoilé. Une longue et voluptueuse queue en forme de boa en plumes. Vrai nom: Guimauve du Blues Daphnée. Lagerfeld en devint fou, raconta sa passion sur tous les plateaux de télévision, lui dédia du personnel de maison, lui ouvrit un compte Instagram. A sa mort, Karl la fit soi-disant héritière de sa colossale fortune. Aux dernières nouvelles, une certaine Françoise aurait hérité d’une maison et d’une rente pour s’occuper de sa royale personne.

Quel feinteur, ce Karl. Quel pudique. Quelle façon il aura eue, toujours, de déguiser ses vraies passions en lubies capricieuses, ses authentiques talents en amusements. Lagerfeld était un sincère qui se faisait passer pour un superficiel, un grave sous son masque de frivolité, un génial qui préférait qu’on le tienne pour un excentrique – ne pas peser, n’est-ce pas la plus ultime des politesses?

Lire également: Il ne faut pas croire tout ce que racontait Karl Lagerfeld sur sa chatte Choupette

Etrange fraternité

Pareil avec Choupette, je parie. Si on sait lire entre les lignes, on voit bien que cette débauche de luxe autour de Choupette servait à camoufler le vrai étonnement, la vraie passion, le ravissement sincère d’un homme conquis par surprise et désarmé par l’étrangeté de l’animal. Par son altérité. Par sa proximité. Par son élégance immédiate. Sa présence au monde. En ce sens, l’engouement nouveau de Karl pour sa Choupette fait écho à tous ces livres bouleversants qui explorent, à l’aide de la science moderne, la frontière si ténue et si insondable entre l’homme et l’animal – je pense aux ouvrages remarquables de Frans de Waal, pour ne citer qu’eux, qui révolutionnent les idées que nous nous faisons de l’animal. Et je fais le pari que dans vingt ans, l’étonnement de Karl, son ravissement devant deux yeux «bleu saphir étoilé», sera universellement partagé. Le XXIe siècle? Il sera animalier ou ne sera pas.

Lire également: Karl Lagerfeld, le dernier empereur de la mode

Choupette, c’est l’équivalent contemporain de Mowgli. Paru à la toute fin du XIXe siècle, Le livre de la jungle explorait lui aussi la frontière entre l’humain et l’animal, leur étrange fraternité. Là où l’écrivain Rudyard Kipling inventa un petit homme qu’il plaça dans le monde sauvage, Lagerfeld a inventé une figure animale qu’il a simplement déplacée dans un milieu ultra-culturé et hyper-civilisé. Chemins inverses. Pour le reste, Choupette et Mowgli sont bien des figures, robustes et tremblantes, qui nous permettent de remonter à ces temps où la vie était différente, où nous n’étions pas encore, et dont nous sommes les produits.

Bon. Je vous laisse. Ecrire une chronique, j’ai pas que ça à faire. Il y a mon bébé bouledogue anglais qui me réclame, et qui me regarde avec deux yeux d’enfant omniscient.

Chroniques précédentes:

Publicité