Ils et elles ont sauté le pas. Et après un parcours accompli dans la finance, la chimie ou encore la psychiatrie, ont embrassé une autre voie, liée aux métiers de bouche. Toute cette semaine, «Le Temps» brosse le portrait de ces aventureux.

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Entre ciel et lac, dans une ruelle pentue du vieux Chexbres, l’imposante enseigne de fer forgé du domaine de Champ de Clos scintille sous le soleil estival. Depuis quatre cents ans, les hommes produisent ici du vin. Mais depuis dix ans, c’est une femme qui est aux commandes.

Christelle Conne a beau descendre d’une famille qui s’active à la vigne depuis le XVe siècle, rien, ou presque, ne la prédestinait à reprendre le domaine familial. Pour son père, la viticulture est avant tout une histoire d’hommes: «Quand j’étais petite, à la cave, les filles ne devaient rien toucher. Et moi, je ne m’imaginais pas confinée dans ce seul domaine», explique celle qui rêvait de voyage et d’événementiel.

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Alors elle est partie à Sierre, à l’Ecole de tourisme, pendant trois ans: «J’ai hésité avec l’Ecole hôtelière de Lausanne, mais le tourisme me semblait plus ouvert… De plus, j’avais un peu travaillé dans un restaurant et ça ne m’avait pas plu du tout. Et maintenant, en développant l’œnotourisme, c’est ce que je fais tout le temps!» sourit Christelle en racontant son parcours où tout se croise, se répond et se rejoint.

Tour du monde

Mais avant de se mettre à la vigne et à l’accueil des touristes dans le caveau, entre fresques bachiques et tonneaux centenaires, Christelle a parcouru les continents. Notamment l’Afrique du Sud et le Chili – des destinations célèbres pour leurs vins: «C’est en voyageant que j’ai réalisé le patrimoine exceptionnel que représente un domaine en Lavaux. Alors ça m’a prise aux tripes et je me suis lancée.» La décision n’a pas été facile pour autant.

«C’était il y a dix ans. J’étais alors responsable des sports événements chez Rivella et j’adorais ma sympathique équipe de collaborateurs. Une équipe qui me manque, d’ailleurs. Je suis d’autant plus heureuse de pouvoir compter sur l’œnologue de la maison, Olivier Wälchli, qui est resté avec moi, et sur ma maman, qui a toujours œuvré dans l’ombre.»

Mais Christelle n’est pas la seule à avoir dû y réfléchir à deux fois avant le passage de témoin: «Mon père espérait que ce soit mon frère qui reprenne… mais il n’avait que 20 ans quand il est tombé malade. Alors il a d’abord pensé vendre.» Un jour, pourtant, le père a annoncé à sa fille: «Soit tu es là pour les vendanges, soit on arrête tout.»  Alors Christelle a participé aux vendanges et le domaine est resté dans la famille. Mais elle n’était pas encore vigneronne pour autant.

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Un de ses atouts, la dégustation: elle y a été confrontée très jeune. «Nos parents nous faisaient jouer à «ferme les yeux et ouvre la bouche», pour nous faire déguster plein de choses. C’est excellent pour se forger une mémoire gustative. A présent, je fais la même chose avec la nouvelle génération», relève cette maman de deux enfants de 5 et bientôt 2 ans. «Le vin, ça n’a commencé que l’année de la confirmation, mais ça ne s’est plus jamais arrêté.» Christelle a dégusté dans le monde entier. Puis, suivi le cours d’analyse sensorielle de Changins.

Un palais à forger

«Aujourd’hui, je déguste surtout mes vins», regrette-t-elle presque, prise dans le tourbillon continu de la gestion du domaine et de la vie de famille. Etre au four et au moulin est une aptitude qu’elle a précisément développée dans le secteur de l’événementiel. Tout comme la curiosité et le sens de la communication. C’est justement ce regard différent qui a incité l’Office des vins vaudois (OVV) à intégrer Christelle dans son comité ce printemps: «Mon espoir, c’est de fédérer encore plus efficacement les différentes régions du canton: ce qui m’importe, c’est le vin vaudois dans son ensemble.» Elle est bien placée pour le savoir, elle dont le domaine s’étend sur trois régions: Lavaux, Bonvillars et le Chablais.

A la vigne, Christelle a imprimé de nouvelles priorités: «Nous ne sommes pas bios, mais nous favorisons l’enherbement et avançons en accord avec l’environnement. Et puis, ce qui m’importe, c’est de valoriser le caractère de chaque terroir de notre domaine.» Soit le chasselas en Lavaux, le pinot noir au pied du Jura et, en plus du chasselas (qui représente 60% de la production de l’ensemble du domaine), des cépages comme le viognier à Ollon.

Cette année, Covid oblige, Christelle sait qu’il faut se montrer plus créatif que jamais: «C’est une question de survie.» Alors elle s’est lancée: «C’est en réfléchissant dans la capite du domaine, au-dessus de Saint-Saphorin – un lieu magique où j’ai toujours aimé me retirer – que je me suis dit qu’il fallait faire vivre ce paysage répertorié par l’Unesco.» Aussitôt imaginé, aussitôt fait: avec Julia, Sheldon et Renato, trois diplômés de l’Ecole hôtelière de Lausanne, ils accueillent depuis peu les promeneurs et les cyclistes sur ce balcon serti dans le vignoble pour des apéros, des broches et des fondues. Et ça marche.

«Pour moi, c’est une manière de jouer mon rôle de passeur éphémère dans une histoire qui se perpétue depuis le XVe siècle.» Alors Christelle va continuer, accueillir les touristes, faire découvrir les vendanges au grand public, démontrer que le vin suisse n’est pas trop cher, affirmer que le vin féminin n’existe pas… Et animer son domaine comme s’il s’agissait d’un festival permanent. «Mais dans la vigne, contrairement à l’événementiel, il faut toujours voir à long terme. Même dix ans, c’est court!» conclut-elle, philosophe, mais persuadée que «le vin vaudois mérite de retrouver sa place sur la table et dans le cœur des consommateurs.»


Profil

25 sept 1979 Naissance à Vevey.

2003 Diplôme de l’Ecole suisse de tourisme à Sierre.

2010 Rejoint le domaine familial.

27 mai 2015 Naissance de Noé.

25 juillet 2018 Naissance de Julie.

Juin 2020 Entrée au comité de l’Office des vins vaudois.