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L’architecte dévoilera bientôt son projet du pavillon suisse pour la Biennale de Venise. 
© Nicolas Duc

Architecture

Christian Kerez à la conquête de l’espace

Le bureau de l’architecte zurichois dévoilera bientôt son projet du pavillon suisse pour la Biennale de Venise. Rencontre avec un concepteur qui ausculte l’espace en quête de sens

En tant qu’architecte, Christian Kerez aime démolir les a priori. «Je cherche à bousculer des habitudes, prendre une position critique par rapport aux attentes, au risque d’agacer ou de ne pas être compris», avoue-t-il. Le pavillon suisse à la Biennale de Venise, que son bureau présentera bientôt, aura donc de quoi surprendre. Pour le moment, le projet reste secret. «Nous l’avons caché juste avant votre arrivée», sourit malicieusement le Zurichois en désignant un vide parmi les maquettes alignées dans son atelier. Tant pis, il y a d’autres choses à voir.

Tout au fond, plusieurs quartiers en miniature s’agglomèrent dans un soupçon de ville. De près, ils s’avèrent être des variations d’un même projet. Christian Kerez ne lésine pas sur le temps pour trouver un point de départ. C’est sa méthode de travail: laisser plusieurs versions évoluer en parallèle, contorsionner l’espace jusqu’à ce qu’il lui révèle son sens profond, une raison pour construire. «Je dois trouver des arguments pour créer quelque chose sur un site donné. Je ne commence jamais avec une conviction, je tâtonne dans plusieurs directions. Cela peut durer des mois, au début tout est possible. Puis vient le moment où la bonne version devient une évidence.»

Un musée comme un paysage

Ce moment, il l’a ressenti avec cette sphère blanche percée au sommet, destinée à intégrer une partie du parc public au bâtiment du futur musée de la calligraphie dans la ville chinoise de Guangzhou. Le tout en béton gris épais, ondulant, s’étirant et se déchirant en ouvertures déformées comme si c’était de la pâte élastique. Le concours portait sur la création de trois musées dans le parc, mais Christian Kerez a jugé plus judicieux, dans cet espace, de créer un lieu de rencontre agréable pour une ville qui accueille autant de touristes que Paris mais qui manque, à son avis, d’espace public chaleureux. «J’ai imaginé ce musée comme un paysage, un prolongement du parc à l’intérieur.» Le projet n’a pas convaincu, mais l’architecte ne regrette rien.

Encore en Chine, à Zhengzhou, il se braque contre les attentes et cette mode de l’architecture exubérante, en proposant le projet d’une tour qui devrait rendre palpable la notion de hauteur. Le nombre et la largeur de colonnes porteuses, visibles de l’extérieur, augmentent de haut en bas, d’un étage à l’autre, pour faire sentir le poids s’accumuler du sommet au rez-de-chaussée. Pour accentuer encore plus l’instabilité, une multitude de câbles maintiennent le bâtiment et l’accrochent au sol. Une tour comme une marionnette géante disloquée dans ses filins à la manière de Gulliver ligoté par les Lilliputiens: une façon de questionner le statut d’un gratte-ciel depuis la hauteur d’un homme.

Un autre projet méconnu. Mais Christian Kerez s’en moque, qui place l’indépendance créatrice au-dessus du succès commercial. «La perspective de perdre est importante dans un concours. Si on n’y participe que pour gagner un mandat, cela ne vaut pas la peine. Un concours a une valeur seulement si le projet contribue au débat architectural.» Lui cherche à interroger les structures, à les rendre visibles, à imposer leur logique. Dans cette écoute de l’espace, il semble même vouloir s’effacer derrière ses bâtiments: «Un projet doit avoir une raison qui va au-delà de l’ego d’un architecte. C’est une faiblesse si on arrive à expliquer une œuvre par la personnalité de son auteur.»

Prise de risque

Une abnégation qu’il réclame aussi de la part de ses clients: un projet, même privé, doit dépasser les désirs individuels, et souvent contradictoires, d’un commanditaire, pour obéir à cette logique plus universelle de l’espace. Sauf que ces exigences se heurtent parfois à un mur d’incompréhension: «Le conflit entre l’architecte et le client est naturel. J’espère pouvoir changer sa façon de vivre, je ne veux pas mettre une nouvelle couverture sur un vieux contenu mais imaginer un contenu amélioré. Il existe une possibilité que cela déplaise. C’est un risque que je prends.» Au nom de quoi court-il ce risque d’être critiqué ou incompris? Par pur esprit de contestation? «Je cherche à changer les choses, créer des expériences inédites.» Son école de Leutschenbach à Zurich ne ressemble à aucune autre avec sa charpente en triangles que les élèves se sont joyeusement appropriée.

Christian Kerez a été photographe avant de devenir architecte, c’est peut-être de là qu’il tient ce plaisir de changement d’angle, constructivement parlant: «Je n’ai aucun style que je tiens à imposer, j’ai peur de me répéter. Chaque nouveau projet est une nouvelle aventure…»

En ce moment, il en poursuit quatre, Venise compris. A Lyon, pour un immeuble de bureaux dans le nouveau quartier de la Confluence, il revisite le style classique français avec un bâtiment à trois niveaux qui se distinguent par la forme de leurs colonnes. Dans un projet privé à Prague, il conçoit des appartements-labyrinthes où chaque espace est circulaire. Pour un concours dans une ville suisse, il s’attaque à la monotonie d’un quartier d’affaires et cherche à y insuffler du dynamisme. «J’essaie de ne plus jamais m’occuper d’un concept architectural que j’ai déjà exploré une fois, alors, je pousse mon idée jusqu’au bout.»

Dostoïevski et séries télé

Dans sa quête de «l’essentiel» que pourrait lui révéler l’espace, il ne manque ni de souffle ni d’inspiration. Des impasses? «Plus je deviens âgé, mieux je supporte le désespoir qui accompagne la création. Ces impasses, j’en ai besoin, elles sont intéressantes! Je suis intrigué de savoir comment je vais m’en sortir… Car si je connais d’avance la fin, il n’y a plus de sens de continuer!»

Où l’architecte cherche-t-il alors l’inspiration? Dans les livres qu’il aime, les formes qui l’impressionnent ailleurs, dans son pays d’origine, le Venezuela? Sourire. Puis, une fois de plus, il balaie les préjugés: «L’inspiration? Probablement que cela existe. Je préfère ne pas le savoir. Je ne réduis pas mes loisirs à la recherche de l’inspiration. Je ne veux pas la forcer, c’est quelque chose de sauvage, qui peut venir de n’importe où.» Lui, qui a pratiqué la psychanalyse, laisse des images et des idées parler à son inconscient. Pour se vider la tête, il regarde des séries télé et des films «simples» en soirée et réserve ses week-ends pour le cinéma d’auteur. Et surtout, il lit. Beaucoup. Des ouvrages classiques. En ce moment ce sont des romans de Dostoïevski. Une autre manière d’aller à l’essentiel. Les livres comme une bouée de sauvetage? Peut-être.

Mais assez de philosophie. Il doit maintenant rejoindre ses collègues, tous jeunes, pour la plupart ses étudiants. Penchés sur le projet du quartier d’affaires, ils examinent la perspective sous tous les angles, prennent des photos, replacent des blocs en carton. Et attendent de rester seuls pour ressortir la maquette du pavillon de Venise.


A voir

15e Biennale d’architecture de Venise, du 28 mai au 27 novembre, www.labiennale.org

A consulter

Le site de l’architecte, www.kerez.ch

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