Mode

Christian Lacroix fête Elsa Schiaparelli

Lors de la semaine de la couture parisienne, Christian Lacroix a rendu un «Hommage à Elsa», Elsa Schiaparelli. Il a frotté son style contre celui de la Schiap, pour une collection de 18 pièces qui ne seront jamais vendues. Le couturier français raconte sa nouvelle vie de costumier, au service du théâtre et de l’opéra

C’était une des belles surprises de la saison: retrouver Christian Lacroix. Il a quitté le monde de la mode lorsqu’il a fermé sa maison de couture en 2009, mais n’a pas quitté la scène. De couturier, il est devenu costumier de théâtre, d’opéra, de ballet. Au début de ­l’année, il fut appelé par Diego Della Valle, propriétaire du groupe Tod’s, qui avait racheté la marque Schiaparelli en 2007, afin de créer une collection de couture, pour la beauté du geste. Un «Hommage à Elsa». Sur une centaine de dessins, 18 silhouettes ont été choisies. Elles ne sont pas destinées à la vente. Personne ne sait d’ailleurs ce qu’il en adviendra.

«Chaque année, nous allons ­collaborer avec un artiste, explique Farida Khelfa, l’ambassadrice de la marque. Nous avons commencé avec Christian Lacroix. Il est couturier, il a donc fait une collection de couture. Mais on peut envisager des collaborations avec des musiciens, des metteurs en scène, des écrivains…»

Quand on découvre la collection dessinée par Christian La­croix, on est surpris par l’aisance avec laquelle les deux signatures se sont entremêlées. On reconnaît la patte de l’un et les codes de l’autre. «Je n’ai finalement jamais été très éloigné d’elle», confie le couturier. Un lien particulier les unit par-delà le temps, et ce lien porte un nom: François Lesage. Le merveilleux brodeur, qui a disparu en 2011 (lire interview dans LT du 02.12.2009), était le parrain de Christian Lacroix et le gardien des archives des broderies les plus extraordinaires d’Elsa Schiaparelli.

Samedi Culturel: C’est une jolie aventure de revenir à la mode par cette porte éphémère!

Christian Lacroix: Oui! Mais c’est de la mode si l’on veut. Le propos n’était pas de vendre cette collection. Diego Della Valle m’a demandé de rendre un hommage à Schiap qui soit entre la scène et le musée. Or, c’est exactement ce que je voulais faire comme métier lorsque j’étais enfant! Je ne savais pas mettre un nom sur cette chose que j’avais en tête, mais je savais qu’un jour, le dessin m’amènerait vers les musées, l’opéra, le théâtre.

Comment la mode vous est-elle venue?

Je n’y pensais même pas! Il paraît qu’enfant, j’avais dit: «Je veux être Christian Dior», mais c’était surtout parce que cela me plaisait qu’il porte mon prénom. Enfin, plutôt que je porte le sien. La mode est venue plus tard. On n’était pas très argentés, ma femme et moi. On allait aux puces, on achetait des tissus vintage, je dessinais et elle se fabriquait des vêtements. Des amis m’ont dit qu’il faudrait que je montre mes dessins à Marie Rucki, la directrice du studio Berçot. Elle a été très honnête, elle m’a dit: «Vous êtes trop vieux!» On était en 77, j’avais 24-25 ans. «Mon école coûte trop cher, vous allez perdre du temps, je préfère vous faire des lettres d’introduction.» J’ai ainsi rencontré Monsieur Lagerfeld, Monsieur Bohan, Monsieur Tarlazzi, Pierre Bergé, qui possédait le théâtre de l’Athénée. Puis j’ai décroché un stage chez Hermès.

Mais la mode n’a jamais altéré votre flamme pour le théâtre?

J’aurais en effet préféré entrer dans un théâtre, mais les portes sont restées closes. Les années ont passé. Après Hermès, j’ai travaillé chez Patou. La deuxième collection est passée quelques secondes en fin de journal télévisé et j’ai reçu un coup de téléphone d’un metteur en scène de Nantes, pour qui j’ai une immense admiration: Jean-Luc Tardieu. Il me dit: «Vous devez faire du théâtre! La mode, je n’y connais rien, mais je sais que vous devez faire des costumes.» C’est ainsi qu’on a créé les costumes de Chantecler d’Edmond Rostand. J’avais tout à apprendre. J’avais eu deux Dés d’or, mais quand j’ai eu mon premier Molière, je crois que j’étais encore plus heureux.

Et la danse?

Un jour, ma secrétaire me dit: «Vous avez Monsieur Barychnikov au téléphone.» J’ai cru que c’était une blague. Or, c’était vraiment lui, qui voulait que je fasse les costumes pour La Gaîté parisienne. La première fois que j’ai salué sur une scène, c’était au Metropolitan de New York.

Vous preniez la pose avec les ouvrières qui ont travaillé sur cette collection. Aviez-vous déjà travaillé ensemble?

Non, notre collaboration a commencé en avril-mai. Elles ont travaillé dans des ateliers de Parme, de Bologne, de Milan et sont venues la semaine dernière pour finir. Elles m’ont fait un très joli cadeau: chacune a brodé son nom sur un patronage. Ma mission s’arrête. Aujourd’hui, on se sépare. Et c’est très émouvant.

C’est un concept assez particulier de réaliser une collection unique qui ne sera pas vendue.

Au début, j’avais compris que l’on me demandait de reprendre les rênes de la maison. Or, je n’étais pas du tout prêt à cela. Je suis en train de faire ce fameux métier dont je rêvais enfant. J’arrive d’Autriche, où je vais faire un Lohengrin à l’Opéra de Graz en septembre. Quand on me dit «vous avez arrêté la mode», je réponds que, non, j’en fais plus que jamais! Lohengrin, c’est 200 costumes! En octobre, je serai à Francfort, puis à la Comédie-Française avec Denis Podalydès, un Balanchine à Garnier. Trois hôtels: un à Paris, deux à Arles. Pour réaliser ce projet avec la maison Schiaparelli, j’ai annulé un ou deux projets et je m’y suis dédié. Cela s’est fait de manière très naturelle quand j’ai compris que c’était juste un hommage, un «one shot». Je me suis mis à dessiner, dessiner, dessiner… J’ai fait une centaine de dessins.

Le monde de la couture a-t-il changé en quatre ans?

Beaucoup! Par exemple, il existait un système de «coupes à condition». Les fournisseurs de tissus envoyaient un représentant dans les maisons de couture. On faisait un premier choix. Puis un second sur la base d’un très beau catalogue d’échantillons. On recevait les tissus gratuitement. On ne payait que ce que l’on utilisait pour créer des modèles. Le reste, on le renvoyait aux frais du fournisseur. Aujourd’hui, ce n’est plus possible. J’étais un peu étonné, d’ailleurs, car j’ai choisi de travailler avec de vieux complices. Il a fallu se fixer immédiatement sur les couleurs.

Vous avez également utilisé des broderies Lesage. J’imagine que la pensée de François Lesage ne vous a pas quitté.

Oui. C’est un joli moment. Il m’a tellement aidé! Et surtout, je l’aimais. Et c’était réciproque. J’avais pris l’habitude de le rassurer, quand il montrait sa collection de broderies, parce qu’il avait toujours l’impression qu’il était nul. Quand je le voyais au bord de la déprime, je lui faisais une longue lettre avec des dessins, que j’allais déposer sous la porte de son atelier à 2 h du matin. Il les accrochait dans son bureau. Il paraît que cela n’a pas changé. Quand je suis allé dans les nouveaux ateliers Lesage, je me suis fait ouvrir les cinq boîtes dédiées à Schiaparelli. La maman de François était très proche d’Elsa. D’ailleurs, elle possédait une robe noire de 1940 avec une broderie dont je me suis inspirée pour la ceinture du manteau. Je voulais qu’elle soit là.

C’est étonnant de voir combien les deux signatures se sont mêlées.

A la fin, je me disais d’ailleurs que cela ne faisait pas assez Schiap, que c’était trop Lacroix. Il y a tant de choses que j’aime et qui se rapprochent de ce qu’elle a fait! Il n’y a que la dentelle, dont je suis fou, et qu’elle n’a apparemment pas beaucoup travaillé, contrairement à Chanel. La première fois que j’ai ouvert les yeux sur son travail, c’est lorsque j’ai découvert dans un magazine des années 40 ses tenues d’alerte, qu’elle faisait pendant la guerre, avec des poches partout. J’en ai d’ailleurs refait une presque à l’identique.

Qu’avez-vous gardé d’elle dans cette collection?

Au départ, je souhaitais axer la collection sur l’inattendu. Je ne voulais pas faire de répliques, de la caricature. On le sait assez peu mais elle avait utilisé des matériaux technologiques très tôt: elle avait fait réaliser des soies fluo en 1934! Mais cela aurait été un choix un peu artificiel. J’ai donc essayé d’aller à la quintessence. Olivier Saillard, le directeur du Musée Galliera, a eu la gentillesse de me faire préparer un dossier avec toutes les parutions sur Schiaparelli dans le Vogue France. Je pensais que le succès était venu avec la collection Cirque de 1938. Or, j’ai découvert que les parutions remontaient au début des années 1930 et que, ce qui plaisait, c’étaient plutôt des choses simples, sportives. Ce que j’aimerais étudier de plus près, c’est ce travail paradoxal: comment elle est passée de ce style casual, moderne, à la fin des années 20, à cette extravagance surréaliste et au soir, pour enfin renouer avec des collections plus de jour à la fin des années 40 et 50. Ce qu’elle a fait au début de sa carrière était d’une modernité folle! Il n’y a pas le côté «Homard». Cela arrive après. C’est Bérard qui a fait Schiaparelli. On a tous retenu ses dessins et les choses les plus caricaturales. Elle n’a pas fermé sa maison pendant la guerre mais elle est partie aux Etats-Unis. Elle est revenue avec une collection qui a eu beaucoup de succès, et dont je me suis inspiré pour un col très haut, vert, d’Incroyable. Puis, d’année en année, elle a été reléguée dans les dernières pages du Vogue. Ses superbes manteaux ne parviendront pas à éclipser les créations des nouveaux venus Dior, Jacques Fath, Balmain, etc. Et elle ferme.

En quoi l’esprit de Schiaparelli correspond-il à notre époque?

Soixante ans après la fermeture de la maison, le souvenir en est de plus en plus diffus, vague ou caricatural. Mais tout cela reste pertinent aujourd’hui, où l’on se plaît à comparer, à cause de la crise, de la «montée des périls» et des extrêmes, notre époque et celle de Schiaparelli. La vie se simplifie d’un côté et, de l’autre, se protège, se retranche ou se rassure avec un certain baroque postmoderne. Mais l’esprit Schiaparelli ne pourra apporter que le talent de celui ou celle qui en écrira ce nouvel épisode.

Et que va devenir la collection?

Tout le monde pose la question à Diego depuis deux jours: il sourit…

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Christian Lacroix

A propos de son métier

«Il paraît qu’enfant, j’avais dit: «Je veux être Christian Dior», mais c’était surtout parce que cela me plaisait qu’il porte mon prénom»
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