Elle a les yeux qui s’arrondissent vers le haut comme ses montures de lunettes. Le teint hâlé de sa mère italienne. La voix enjouée d’une quinquagénaire qui peut affirmer se trouver exactement là où elle rêvait d’être. A Pantin, à deux pas des ateliers Hermès, Christine Nagel exalte depuis 2016 la joie de composer les parfums du célèbre sellier. Elle fait partie du cercle minuscule de parfumeurs attitrés d’une maison de luxe. Les autres travaillant pour de grands laboratoires de parfums, comme Firmenich, Givaudan ou IFF (International Flavours and Fragrances), mis en concurrence par les marques à partir d’une commande précise. Concrètement, ce statut estampillé avec un H lui donne carte blanche. Pas de rythme de lancement imposé, ni cahier des charges marketing pour répondre aux exigences du marché. Pierre-Alexis Dumas, le directeur artistique de la maison, lui aurait même donné l’autorisation de se tromper. La maison ne fait aucun test de marché pour finaliser ses formules avant un lancement. Un pari risqué, garant de fragrances de caractère.

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La Genevoise d’origine aurait pu s’installer rue du Faubourg-Saint-Honoré. Voire à Cabris, sur les hauts de Grasse, où œuvrait son prédécesseur, Jean-Claude Ellena. Elle a choisi de bousculer la tradition en préférant le cœur de la création Hermès: la Cité des métiers et ses artisans à Pantin. Au sommet d’un petit immeuble aux lignes radicales construites sous l’influence du mouvement moderne, elle occupe un vaste bureau conçu initialement pour Jean-Louis Dumas, où Pierre-Alexis Dumas puis Bali Barret, directrice artistique de la soie et de l’univers féminin, se sont succédé. C’est sublime. La lumière naturelle révèle la beauté des matières choisies, du mobilier en bois précieux au parquet en cuir de la minuscule pièce ovale où elle compose ses formules. On est bien loin du laboratoire de recherche Firmenich un peu terne de la Jonction où elle découvrit les rouages du métier. Rencontre.

Le Temps: Qu’est-ce qui vous nourrit quand vous mettez le nez dehors, loin de Pantin?

Christine Nagel: Mon mari et moi avons une maison avec jardin en Normandie où nous nous échappons tous les week-ends. Je fais de la voile aussi souvent que possible. Je crois que j’aime le mouvement fluide. Comme la sensation que me procuraient mes rollers sur les quais genevois.

Quel est le lien que vous conservez avec la Suisse?

J’ai eu une enfance heureuse à Vernier, avec mon petit frère et ma petite sœur. Mes parents y vivent toujours. Je suis fière d’être Suisse. Pendant des années, j’ai très peu parlé de ma formation bien différente des autres nez. Depuis, j’ai compris qu’elle me permet de ne jamais avoir peur, car je maîtrise la technique. Elle agit comme un socle à la création libre.

Si votre enfance devait se résumer en quelques odeurs…

Mon premier vrai souvenir olfactif était Flacon, de Cabochard, que portait ma maman. J’aimais le sentir, mais en même temps je détestais son odeur. C’était un chypre. Etonnamment, plus j’ai senti cette note extrêmement élégante, plus je suis devenue sensible à cette famille. Au point de ne pas pouvoir m’en détacher. L’autre souvenir précis est le parfum d’héliotrope très enveloppant du talc qu’utilisait ma mère pour changer mon petit frère. C’est un accord omniprésent dans la culture italienne, comme une madeleine de Proust.

Quelle fille étiez-vous pour choisir la voie scientifique?

J’étais très sage, très curieuse. Je lisais beaucoup et j’avais les cheveux jusqu’à la taille. Je voulais faire de la recherche scientifique, d’où mon apprentissage dans la chimie organique à l’Université de Genève. Juste de l’autre côté de l’Arve, la tour Firmenich, avec ses laboratoires éclairés les après-midis d’hiver, me faisait rêver. J’ai envoyé une lettre de motivation. Engagée au laboratoire de recherche, mon premier travail consistait à trouver de nouvelles molécules odorantes dans la nature susceptibles d’intéresser les parfumeurs. J’étudiais par exemple la fraise sous tous ses états de maturation, de la verte à la trop mûre.

Comment le virage vers la parfumerie s’est-il fait?

A travers la fenêtre de mon bureau du premier étage, j’observais souvent le bal des réceptionnistes d’en face autour d’Alberto Morillas. Le grand parfumeur Firmenich venait leur faire sentir ses créations pour avoir leur avis. Je les voyais humer leurs poignets les yeux fermés. L’émotion était palpable. C’est ce qui m’a donné envie de faire ce métier. J’ai toujours été gentille et calme, mais quand je veux quelque chose, je m’en donne les moyens… J’ai donc voulu suivre la formation des parfumeurs Firmenich, mais le refus a été catégorique. Les raisons invoquées? J’étais une femme, qui plus est ni originaire de Grasse, ni la fille d’un nez.

Les femmes nez étaient sous-représentées à l’époque.

Effectivement. J’ai senti qu’on ne voulait pas me former par crainte que je ne quitte la profession sitôt que j’aurais des enfants! Mais comme j’adorais le degré d’exigence de Firmenich, je suis restée malgré tout. Pour aller dans mon sens, on m’a proposé de devenir chromatographe. J’ai appris à déconstruire un parfum existant pour en écrire la formule, déceler de nouvelles molécules et comprendre pourquoi certains accords touchent plus que d’autres. A l’époque, cela se faisait au nez. Je recevais une fragrance, je prenais une micro-goutte que je humais pendant une heure les yeux fermés. J’ai fait cela pendant presque dix ans. Ensuite, j’ai repostulé pour l’école, mais la réponse était toujours négative. J’ai heureusement été recommandée chez Créations Aromatiques à Genève, où l’on me proposait d’être formée à la condition que je fonde un département de chromatographie. Je travaillais de 7h à 22h alors que je venais d’avoir le premier de mes trois enfants. Dans la génération qui a suivi la mienne, les femmes en blouses blanches ont été beaucoup plus présentes.

Quelques mois plus tard vous avez enfin pu sentir vos propres fragrances.

Après avoir fait pas mal de produits de ménage, ma première création marquante a été le Samouraï d’Alain Delon. C’était une vedette à l’époque. J’ai eu envie ensuite de travailler les chypres sur le marché italien. En y mettant tout mon cœur, j’ai gagné plusieurs projets pour de grandes maisons italiennes. Je n’avais qu’un seul rêve à l’époque: travailler à Paris. Un jour, je reçois un appel du président de Quest France qui cherchait à engager deux femmes parfumeurs. Les autres candidates avaient des carrières bien plus abouties que moi… mais il m’a choisie pour ce que j’allais faire. Il voulait parier sur moi. Avec mon premier mari et nos trois enfants, nous avons emménagé dans une maison avec un jardin à Saint-Germain-en-Laye, pour ne pas être trop dépaysés de Vernier.

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Le rêve se concrétisait…

Absolument. Mais ce fut vertigineux. J’avais quitté tout ce qui structurait ma vie: mon fleuriste, les quais où j’aimais faire du patin à roulettes. Je n’avais pas le temps de créer de nouvelles relations sociales. Par contre, je rencontrais tous les clients dont j’avais lu le nom dans les revues de parfumerie, comme Chantal Roos, qui dirigeait la création des parfums Yves Saint Laurent, ou Issey Miyake, et je côtoyais des nez qui étaient bien plus jeunes que moi. Je me sentais complexée par mon manque d’expérience et ma culture suisse. Au lieu de me décourager, j’ai fait de mon profil unique une force: ma maîtrise de la technique me laissait une immense liberté créative.

Vous avez bien plus tard surpris le milieu de la parfumerie en quittant Givaudan pour Fragrance Ressources puis Mane.

Lorsque Givaudan Paris est venu me chercher, je l’ai vécu comme une consécration. Mais le fait d’être sous les couleurs de très grandes sociétés me faisait douter de moi. Etait-ce vraiment mon talent ou le nom de l’entreprise qui faisait gagner des projets? Je me disais que si je réussissais dans une plus petite structure, comme Fragrance Ressources, je serais une vraie parfumeuse. Mane est venu me chercher pour reprendre la direction de la recherche et de la formation il y a cinq ans. L’idée m’a plu. Je fonctionne à l’instinct: il me guide toujours dans la bonne direction.

Vous pensez souvent vos parfums en termes de textures, aussi abstraites soient-elles…

Dans mon travail, l’odorat et le toucher sont très liés. Chaque odeur a une sensation palpable. Mes parfums sont tactiles. J’aime les décrire en termes de profondeur, de douceur, de raideur ou de mordant. C’est d’ailleurs ce qui m’a tant plu d’emblée chez Hermès. L’attention portée sur la matière, la soie, le cuir, me fascine. Le fait que l’envers soit aussi beau que l’endroit. Cette simplicité qui ne tolère pas le moindre défaut. J’y fais écho dans le parfum, en suivant un travail d’épure. Quand un ingrédient est mal placé cela se sent.

C’est d’ailleurs dans les caves d’Hermès que vous avez puisé l’inspiration de votre premier féminin, Galop.

J’ai passé des heures à humer et à palper des centaines d’échantillons de cuir, jusqu’à tomber sur un veau doblis, aussi doux que la peau d’une femme. J’ai voulu lui donner une cavalière, la rose turque, avec un soupçon de safran qui donne du mordant et un peu de coing pour la chair. Lorsque je l’ai fait sentir à Pierre-Alexis Dumas, il m’a assuré que ce parfum allait vivre: il ressentait une émotion. Tout part toujours de ma création. Même le nom des parfums, le design des flacons et la campagne de communication s’en inspirent. J’ai expliqué par exemple que j’avais imaginé Galop dans une danse entre la rose et le cuir sans que jamais aucun ne domine l’autre, ce qui a donné cette femme juste vêtue d’un manteau de cuir souple qui danse, libre et exaltée. Ses pieds nus soulevant la terre.

Quelle est votre part d’intimité dans les créations Hermès?

Le patrimoine est une palette infinie que je fais dialoguer avec mes propres racines et inspirations. Prenez L’Eau de rhubarbe écarlate, mon premier parfum pour la maison en 2016. Le flacon rouge «suisse» et le jus de ce fruit du pays exprimaient le bonheur flamboyant que j’avais de rejoindre Hermès et la fierté de mon parcours, mes racines. Depuis, je suis restée la jeune femme curieuse que j’étais. L’œuvre d’un peintre. Un voyage. Ce jardin vénitien qui a fait naître Un Jardin sur la lagune. Ou cette femme en Inde, sortie d’un coin de rue pas beau, en sari, avec une natte jusqu’à la taille et un sourire rayonnant qui m’a murmuré un parfum soyeux et gai qui sortira peut-être un jour. Autant de choses à toucher, à voir, à sentir…


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