Dans son dernier livre Le temps de l’urgence le philosophe Christophe Bouton explique que nous sommes tous et toutes touchés d'une manière ou d'une autre par le manque de temps.

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T: Sommes-nous malades de notre rapport au temps?

Christophe Bouton: Le temps est une ressource, certes immatérielle, mais dont le monde du travail rentabilise jusqu’aux moindres miettes, et ce principe déborde jusque dans la vie privée. Chaque seconde de l’existence doit aujourd’hui être optimale.

De quand date cette optimisation du temps?

Il y a toujours eu, dans la tradition occidentale, le souci de bien employer le temps, basé sur la condamnation chrétienne de la paresse. Ainsi, dans les monastères, chaque journée est structurée, avec des temps pour travailler, étudier, prier… Mais l’on reste dans une logique de bon emploi du temps, qui octroie des espaces de temps libre. La naissance du capitalisme, au XVIIe-XVIIIe siècle, puis la révolution industrielle instaurent l’optimisation. On se met à découper le temps en morceaux, pour chasser les temps morts. Chaque geste est décomposé pour gagner quelques secondes, ce qui, sur des années, représente des gains de productivité énormes. Dans les années 1970, le toyotisme, un système de management invitant le salarié à optimiser lui-même son temps, donne une nouvelle accélération. On en arrive aujourd’hui aux managers, qui permettent de l’optimiser plus encore…

Le fait de ne rien faire volontairement est dévalorisé. On le voit au niveau des enfants: chaque parent est interrogé sur les activités extrascolaires de sa progéniture

Christophe Bouton

Même en amour, certains disent: «Je n’ai pas de temps à perdre.» On est loin du jeune Werther…

Notre rapport à l’urgence a effectivement des conséquences éthiques, car toute relation humaine prend du temps. Or avec l’optimisation de celui-ci, nous prenons moins le temps d’écouter, d’expliquer, et perdons une partie de notre empathie ainsi que la gratuité des relations humaines. Chacun répond du tac au tac aux mails ou sur les réseaux sociaux, et ne prend plus le temps de réfléchir à l’impact de son message sur l’autre.

Avoir du temps à perdre est-il encore bien vu?

Non. Le fait de ne rien faire volontairement est dévalorisé. On le voit au niveau des enfants: chaque parent est interrogé sur les activités extrascolaires de sa progéniture. Il faut que l’enfant ait des journées de loisir remplies, qu’il ne soit pas inactif. Et on l’éduque tôt à l’optimisation du temps. J’ai ainsi observé que le Bullet Journal, cet agenda qui permet de faire des to-do lists très structurées, afin de gérer son temps au mieux, est vendu au rayon enfants. C’est toute une idéologie qui s’impose, d’autant plus efficace quand elle est relayée par les parents.

Certains ont même l’ivresse de l’urgence: plus ils sont débordés, mieux ils se sentent

Christophe Bouton

En étant si concentrés sur le présent, quel est notre rapport au passé et à l’avenir?

Le nez dans le guidon, nous n’avons plus le temps de nous retourner pour réfléchir à notre propre histoire, et nous ne visons plus qu’un futur immédiat, plein de to-do lists…

Est-ce néfaste?

Ça ne l’est pas pour tous. Certains ont même l’ivresse de l’urgence: plus ils sont débordés, mieux ils se sentent. Mais ce rapport au temps peut avoir des conséquences politiques. Car si nous ne prenons plus le temps de la réflexion, nous nous contentons alors de la rhétorique et des passages médiatiques pour voter. Ignorer le passé, c’est également manquer de profondeur critique sur ce qui se passe, avec le danger d’oublier l’histoire et ses conséquences. Quant à l’avenir, c’est tout le problème actuel du réchauffement climatique, qui supposerait une anticipation à moyen et long terme, et donc un rapport au temps très différent de notre «présentisme», qui ne vise que des échéances courtes.

Qu’est-ce que le temps perdu?

Un temps en dehors du travail où l’on fait ce qui nous plaît, au rythme voulu. Et non un loisir répondant à une pression normative. Car le concept moderne du loisir est un divertissement souvent pensé sur le même mode que le temps du travail, avec là encore une notion d’optimisation. Ainsi, il existe toute une industrie du bricolage qui ne sert qu’à meubler son temps libre. Bien sûr, les gens peuvent apprécier le bricolage. Mais il ne faut pas que les loisirs correspondent à de nouvelles activités imposées. On le voit avec les vacances dans les villes étrangères, où les gens s’imposent parfois des programmes: il faut avoir visité tant d’églises, de musées… Il serait bon de réinstaurer un temps libre qui permette seulement de réfléchir, d’analyser, de rêver, ou de s’adonner à tout autre chose qu’une activité rentable.

Christophe Bouton, philosophe et auteur de Le temps de l’urgence (Ed. Le Bord de l’eau)