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Christophe Catsaros et la culture de la ville

Christophe Catsaros est le nouveau rédacteur en chef de «Tracés». Une revue d’architecture qui doit soutenir, selon lui, un urbanisme éclairé et positif. Il admire aussi les créateurs suisses et leur rayonnement international

Il a échangé Paris pour Lausanne, où il dit profiter enfin de la qualité de l’air pour respirer. Christophe Catsaros est depuis le mois d’avril le nouveau rédacteur en chef de Tracés, revue romande d’architecture, d’urbanisme et de génie civil basée à quelques encablures de l’EPFL. Dans le vaste espace de la rédaction, entourée d’une petite équipe de collaborateurs, cette figure en apparence introvertie poursuit un parcours qui n’a rien de linéaire. Des études en philosophie à l’expérience de commissaire d’exposition aux Pays-Bas, de l’enseignement de la philosophie à l’Ecole supérieure d’art de Cambrai, où il évolue toujours, à ses nouvelles fonctions, le journaliste et critique d’architecture cultive et vit des passions multiples.

En Suisse, de nouveaux défis l’attendent. Il faut prolonger le succès de la publication bimensuelle qu’il dirige désormais et l’inscrire toujours davantage dans le débat d’idées. Christophe Catsaros nous en parle, posé et feutré.

Le Temps: Quelle idée vous vous êtes fait de «Tracés»?

Christophe Catsaros: C’est avant tout un petit miracle qui se répète tous les quinze jours. Nous sommes une équipe restreinte, quatre rédacteurs, qui s’attellent à des sujets complexes avec une approche que je crois cohérente. Tracés est une revue dont la résonance peut paraître locale. Dans les faits, sa voix porte bien au-delà de la Suisse romande, sans doute parce que ses contenus participent à la construction d’une réflexion poussée autour de l’urbanisme et de l’architecture. Paradoxalement, ma tâche, en tant que nouveau rédacteur en chef, est compliquée. Le projet éditorial que je découvre fonctionne bien et me paraît réussi.

En avez-vous néanmoins d’autres?

– Oui. Je pense qu’il est nécessaire de s’ouvrir à tous ces domaines qui déterminent indirectement l’architecture et l’urbanisme. Parce qu’une ville est faite aussi de cinéastes et de politiciens, d’artistes de rue et de clochards. Ce sont tous des acteurs de la fabrique urbaine. Alors, concrètement, il faudra qu’on donne davantage d’espace à des articles qui traitent de cultures, qu’elles soient populaires ou d’élite, peut importe. Bref, il faut mieux couvrir tout ce qui constitue l’imaginaire d’une ville.

– Comment définiriez-vous le lectorat de «Tracés»?

– Il est essentiellement composé de professionnels, nous comptons 4000 abonnés. Depuis 2010, nous sommes présents aussi dans les kiosques, parce que nous croyons que Tracés peut s’adresser aux spécialistes comme au commun des lecteurs.

– En prenant vos fonctions, vous avez aussi décidé de déménager en Suisse. Quelle image aviez-vous de ce pays avant d’y poser vos bagages?

– Il y a dans son histoire beaucoup d’éléments qui me fascinent depuis longtemps. Je pense au mouvement Dada ou à un artiste comme Adolf Wölfli, pour ne citer que deux cas. Plus généralement, je pense que la Suisse est un petit pays qui occupe une grande place dans l’imaginaire européen. C’est à la fois un îlot et un carrefour, qui incarne des idées qu’on retrouve ailleurs, en France, en Allemagne ou en Autriche. Et puis, en ce qui me concerne plus directement, c’est surtout un pays où la culture du bâti revêt une très grande importance.

Il présente aussi la particularité d’opposer à son arc montagneux un vaste territoire, le Plateau, qui ne cesse de s’urbaniser. Que vous inspire cette réalité contrastée?

– A vrai dire, je la découvre lentement et je n’ai pas d’idée préconçue sur la question. Je ne peux qu’ajouter que le cas «Suisse» résonne fortement avec celui des Pays-Bas, où l’on trouve la même densité entre les trois villes principales, La Haye, Amsterdam et Rotterdam. C’est une aire géographique qui a connu une médiatisation internationale parce que les Néerlandais ont donné un nom – Ranstad – à cette conurbation (qui comprend aussi Utrecht) et qu’ils ont su «vendre» cette réalité.

– L’évolution urbaine du Plateau suisse fait surgir de vieilles oppositions entre ceux qui prônent la sauvegarde du paysage rural et les défenseurs d’un développement maîtrisé du bâti. Où vous situez-vous dans ce débat?

– Je crois qu’il faut défendre la culture de la ville. On assiste aujourd’hui à un mouvement qu’on pourrait qualifier d’«urbanophobe» et cela génère des phénomènes comme les banlieues pavillonnaires. Pour contrer ces développements discutables, il faut la ville, à tout prix, avec tout ce qu’elle apporte en termes de confort, de services, de gain de temps. J’ajouterais qu’au-delà de ces aspects concrets, elle apporte aussi ce bien-être qui découle de la vie en commun, du sentiment d’appartenance à un groupe. Je pense, en même temps, que le clivage entre ville et campagne, qui a donné lieu à des réflexions palpitantes durant tout le XXe siècle, est appelé à s’estomper avec les nouvelles technologies de communication. Aujourd’hui, celles-ci permettent aux citoyens de vivre dans une forme d’ubiquité, d’être enracinés dans le monde rural tout en gardant un contact privilégié avec les pulsations de la ville. En Union soviétique, on avait développé l’idée de ville rurale, qui comportait une occupation étendue de l’espace. C’est une sorte d’utopie à laquelle on est peut-être en train de se rapprocher.

– Mais la campagne et son paysage sont perçus par une frange importante de la population comme éléments d’un patrimoine auquel il ne faut pas ou plus toucher…

– Le paysage naturel est une construction culturelle qu’on doit aux romantiques. A partir de ce constat, il ne faut pas craindre de se poser des questions essentielles. Est-ce que le paysage est un patrimoine? Faut-il le sauvegarder à tout prix? Pour ma part, je crois qu’aujourd’hui on tend à défendre tout, de manière excessive, et qu’on procède par succession d’échantillons de paysage et de bâti assemblés. Il faudrait au contraire une approche globale et réfléchie.

– Quels sont les architectes suisses qui vous passionnent?

– Le Bâlois Peter Zumthor m’a fasciné alors que j’étais étudiant. Il y a aussi Bernard Tschumi, qui a réalisé au parc de la Villette à Paris une œuvre manifeste de la déconstruction. Ce qui me séduit dans l’architecture suisse, c’est le lien qu’elle a su garder avec la première modernité, celle des années 1920, sans passer par les remises en question successives. Souvent, je perçois ce lien dans les détails, les finitions, mais aussi dans la gestion des chantiers. Dans ce pays, le spectacle du chantier est tout à fait époustouflant pour quelqu’un qui y assiste pour la première fois. On y trouve une culture de la perfection qui dépasse largement le mythe.

– Comment expliquer cette excellence suisse?

– Avec, comme je disais, la filiation directe et inaltérée à l’origine de la modernité. Il y a ensuite le multilinguisme, qui fait de ce pays un interlocuteur intime avec des cultures européennes qui ne partagent pas entre elles la même intimité. Un des plus grands architectes «français», Le Corbusier, est Suisse; et l’un des plus importants mouvements italiens, Tendenza, aussi. Ce qui est fascinant, ce n’est pas tant que la Suisse puisse être à l’origine de ces mouvements ou de talents; mais c’est la générosité avec laquelle ils émergent d’une culture qui n’est pas «jalouse», qui accepte son devenir mondial. Les grands architectes japonais restent japonais, les grands bâtisseurs des Pays-Bas restent néerlandais; les grands architectes suisses deviennent mondiaux.

– Comment travaillez-vous au sein de la rédaction de «Tracés»?

– Disons qu’il y a une direction de la revue qui est collégiale et tout à fait éloignée du mode managérial. Les rédacteurs ont une liberté absolue quant au choix des sujets à traiter, c’est un aspect que je chéris particulièrement. Je ne crois pas qu’on puisse fonctionner de manière pyramidale quand on est quatre à bord. [Sourire]. S’il fallait faire une analogie, nous procédons comme une agence d’architecture, où chaque architecte est cosignataire des projets, par opposition aux grands cabinets, où le travail de dizaines de collaborateurs demeure dans l’ombre.

– Le voisinage avec l’EPFL est-il un atout à vos yeux?

– C’est une très bonne chose tant que nous ne nous mêlons pas aux intérêts, aux petites querelles entre chapelles qui peuvent s’y produire. C’est un voisinage stimulant mais nous tenons à ne pas devenir l’organe officiel de cette institution.

– Quel rôle joue votre partenaire, la Société suisse des ingénieurs et des architectes (SIA)?

– Elle est plus qu’un simple partenaire. Elle a ses propres pages qu’elle gère et produit de manière autonome. Par ailleurs, elle respecte l’indépendance rédactionnelle de Tracés et c’est tout à son honneur.

– Dans quelques années, lorsqu’il s’agira de juger votre parcours, de quoi aimeriez-vous être fier?

– En Suisse, vous avez la chance de pouvoir décider des choses. Ce pouvoir a besoin d’être accompagné. Faire œuvre de médiation en urbanisme et en architecture revient à cela précisément: nourrir les débats et les sortir des crispations du type «not in my back yard». C’est un des buts que nous nous fixons: apporter les éléments complémentaires (informatifs, documentaires), qui vont aider la prise de position, qui vont l’enrichir pour la rendre positive. C’est ce que j’entends par «rôle politique» pour une revue.

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