«J’espère que vous avez du temps à disposition, je suis d’un naturel assez bavard et comme mon profil est plutôt atypique, j’ai tendance à déborder», met en garde au téléphone Christophe Guberan, depuis la cafétéria du bâtiment signé Gehry qui abrite le prestigieux Massachusetts Institute of Technology (MIT) à Boston. Le jeune designer de 29 ans s’est installé en février dernier – grâce au soutien d’Ikea et de la fondation Leenards – sur la côte Est des Etats-Unis. Une traversée de l’Atlantique qui répondait à l’invitation du professeur Erik Demaine, très impressionné par ce qu’il avait vu et lu sur Internet au sujet d’Hydro-Fold, un projet lancé par le Romand durant ses études à l’Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL). Aujourd’hui, Christophe Guberan divise son temps entre l’institut américain et ­CRGDI, un bureau de design basé aux Grisons qu’il dirige aux côtés de Carlo Clopath et Julie Richoz.

Le Temps: En quoi consiste Hydro-Fold, votre projet de l’ECAL qui vous a ouvert les portes du MIT?

Christophe Guberan: Hydro-Fold est un procédé expérimental inédit. Par le biais d’une imprimante, d’une simple feuille de papier-calque et d’eau, il permet de passer de la 2D à la 3D en créant de petits volumes en quelques minutes. En absorbant l’eau, les fibres du papier commencent par gonfler, s’étendent dans une direction, puis se rétractent dans une autre, créant des reliefs sur la feuille. Cette expérience montre qu’un élément en 2D peut tout seul prendre une forme tridimensionnelle.

Comment cette idée vous est-elle venue?

En deuxième année à l’ECAL, j’ai été amené à travailler sur le papier. Je me suis rendu compte qu’on essayait bien souvent de protéger ce matériau contre l’humidité. Habituellement quand je dois imaginer des objets à partir d’une matière spécifique, j’ai tendance à essayer d’en exploiter les qualités. Mais cette fois, j’ai plutôt eu envie de jouer avec le fait que le papier est vulnérable à l’eau et c’est cet effet que j’ai cherché à magnifier. Hydro-Fold, c’est ça: les fibres du papier absorbent l’eau et se gonflent. Le papier se contracte alors dans une direction précise, créant des monts et des vallées sur la feuille. Une surface 2D prend toute seule une forme tridimensionnelle.

Qu’en ont pensé vos enseignants?

Alexis Georgacopoulos, le directeur de l’ECAL, a trouvé cela intéressant et m’a proposé de présenter ce travail durant la foire du meuble de Milan au SaloneSatellite. Toutes mes expériences m’ont amené à remplacer l’encre des cartouches de l’imprimante familiale par de l’eau, ce qui m’a permis de déposer une quantité d’eau précise à un endroit précis. Le problème, c’est qu’après une semaine, l’imprimante était fichue…

Qu’avez-vous fait?

Je me suis mis à chercher une solution en démontant différents types d’imprimante, en m’informant sur Internet, en allant voir des experts à l’EPFL ou chez Sicpa, l’entreprise qui fabrique l’encre des billets de banque. A force de tests, j’ai compris quels étaient les produits que je devais rajouter à l’eau pour que cela fonctionne. Je suis arrivé à Milan trois jours avant le début de l’exposition et là, ça ne marchait plus… J’ai testé encore et encore et me suis rendu compte que parmi les facteurs nécessaires au bon fonctionnement de mon prototype, la température ambiante avait son importance. Comme il n’y avait pas encore de visiteurs, il faisait trop froid et donc ça ne marchait pas. Lorsque le public est arrivé, ça a réchauffé l’atmosphère et les imprimantes se sont enfin mises à fonctionner!

Qu’est-ce que les visiteurs en ont pensé?

A Milan, la question qui revenait le plus souvent était: «A quoi ça sert?» Je ne pouvais pas y répondre, puisqu’il s’agissait d’une recherche, de la mise au point d’un procédé de production dont la fonction restait encore à définir. La même année, après Milan, on m’a invité à présenter mon travail au festival des Urbaines à Lausanne. L’accueil y a été très différent: on me disait de ne pas penser à la fonction mais d’apprécier simplement la poésie d’une matière qui se met en mouvement toute seule.

Comment le MIT a-t-il eu vent de votre invention?

Nous avons réalisé une vidéo que nous avons postée sur Internet. Elle montrait l’impression à l’eau sur une feuille couverte de lignes. En sortant de l’imprimante et en séchant, la page se plie toute seule selon les tracés et se transforme en une structure 3D. La séquence a été reprise sur de nombreux blogs et sites. Un soir, j’ai reçu un e-mail d’Erik Demaine, professeur au MIT. Il m’expliquait que cela fait des années qu’il travaille sur la façon de passer d’une surface en deux dimensions à une forme tridimensionnelle et qu’il aimerait que je vienne à Boston présenter mon travail. Ce que j’ai fait en 2012 au MIT mais aussi chez Swissnex et à l’EPFL.

Comment se sont passées vos présentations?

Les questions des scientifiques étaient très différentes de celles des designers. Ils voulaient savoir comment ça marchait, si j’avais pris un microscope pour aller voir où ça se pliait, si j’avais essayé avec de l’eau salée ou fait une coupe dans le papier pour l’analyser… J’étais face à des chercheurs qui toute la journée sont en prise avec des éléments complexes qu’ils tentent de comprendre. Alors que moi c’est sans ­contrainte et avec une certaine forme de naïveté que j’ai créé Hydro-Fold. D’ailleurs cette naïveté, je la revendique! Pour un designer cela peut être une force qui permet d’aborder un projet d’une façon différente et de proposer des idées nouvelles.

Quelles sont les directions que prennent vos recherches au MIT?

Le laboratoire avec lequel je collabore s’appelle le «Self Assembly Lab». Il est dirigé par Skylar Tibbits. Il s’agit d’utiliser des sources d’énergie comme l’eau, le vent, la chaleur, la houle des océans voire même d’autres phénomènes terrestres pour construire des choses. Au sein de ce labo, je me concentre sur le projet «active material, pre-programmable material» qui réfléchit aux matériaux qu’on pourrait programmer au niveau de la fibre pour qu’ils s’activent d’une certaine façon. Un peu comme Hydro-Fold. Mais là, il s’agit de redessiner la fibre pour qu’elle réagisse d’une façon bien précise en séchant, pour qu’en se rétractant on obtienne la forme voulue. Mon rôle est de trouver des applications possibles.

Des industriels s’intéressent-ils déjà à votre travail?

Actuellement, nous avons un mandat de recherche avec trois entreprises dont je ne peux pas citer les noms. Pour la première, active dans l’aéronautique, nous travaillons sur une pièce de refroidissement du réacteur, capable de changer de forme en fonction de la température sans avoir recours à un moteur, d’où un gain de poids significatif. Pour la deuxième, une marque de chaussures, il s’agit de concevoir un modèle qui s’adapte au pied de son utilisateur, une sorte de sur-mesure rendu possible grâce à un matériau capable de s’ajuster au corps. Enfin, pour la troisième, une société de meubles, l’idée serait d’avoir une surface plane en bois dont on a redessiné les fibres, qu’on a plongée dans l’eau puis mise sous vide.

Expliquez-nous…

Lorsque l’utilisateur ouvre le packaging, l’eau s’évapore et la pièce de mobilier se met en forme toute seule. On peut même imaginer préprogrammer les meubles pour qu’ils interagissent avec l’espace, ils pourraient par exemple s’adapter au coin d’une pièce. On imagine également de grands rouleaux de papier qui, une fois déroulés, sécheraient et créeraient des cloisons légères. Ou des parois acoustiques qui changent de forme en fonction des sonorités. Mais il faut bien préciser que ces travaux sont encore expérimentaux. Le jour où on pourra se faire livrer des planches sous vide, ouvrir le paquet et regarder son lit se monter seul n’est pas pour tout de suite. Mais il s’agit de repenser le design et sa ­consommation, de mettre au point des matériaux dont la fonction peut être définie dans leur structure même. Ce qui, en fin de compte, est une bonne définition du design.

Vous dites avoir un profil atypique. Pourquoi?

Quand j’étais petit, je voulais devenir clown. J’ai suivi les cours du Teatro Dimitri et même fait moniteur de camp de cirque pour enfants. J’ai grandi dans un petit village de moins de 150 habitants, La Praz, dans le canton de Vaud. Dans ce contexte rural, mes parents, tous deux éducateurs spécialisés, passaient pour des gens plutôt atypiques. Mais mon père m’a tout de même recommandé de suivre une formation technique. C’est pourquoi j’ai fait un apprentissage de dessinateur-architecte dans un petit bureau à La Sarraz. Durant mon CFC, j’ai pu me rendre compte que si j’aimais beaucoup l’architecture, l’échelle dans laquelle il faut la penser ne me convenait pas. Je voulais dessiner des objets à l’échelle 1/1, plus proches de la matière, de la personne.

Ce rapport à l’objet, d’où vous vient-il?

Sans doute de mon père. Il a toujours adoré s’entourer d’objets de toutes sortes. Ce qui a le don d’énerver ma mère. La maison dans laquelle j’ai grandi était peuplée de choses à toucher, à comprendre. Ça a dû être formateur. Même dans les musées où je me fais régulièrement engueuler, j’ai énormément de mal à ne pas toucher les objets. Cette obsession à vouloir comprendre les détails, c’est un vice de designer! Même lorsque je suis invité, pour peu que la conversation ne me captive pas, je vais m’intéresser aux couteaux et fourchettes, regarder comment ils ont été conçus. Puis je vais passer à la table, etc. Les gens sont tellement habitués à voir et utiliser une poignée de porte qu’ils ne se demandent pas comment elle a été pensée. Alors que moi ça me fascine!