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éditorial

Clair-obscur 2.0

Il y a quelque chose de baroque dans les collections de l’automne-hiver. Des mouvements exagérés, encouragés par la longueur des robes qui se plient, se torsadent au ­contact de l’air, des carambolages de couleurs et d’ombres, des tentatives de mimétisme et de métamorphose, des envols et des exagérations, des confusions de genre aussi

Il y a quelque chose de baroque dans les collections de l’automne-hiver. Des mouvements exagérés, encouragés par la longueur des robes qui se plient, se torsadent au ­contact de l’air, des carambolages de couleurs et d’ombres, des tentatives de mimétisme et de métamorphose, des envols et des exagérations, des confusions de genre aussi. Aucune unité de temps ni d’espace, mais des passerelles entre les saisons, les lieux, les traditions, les métiers, les siècles même. On pourrait y lire la tentative de réunir harmonieusement toutes les contradictions.

Pour continuer le parallèle avec le monde de l’art du XVIe siècle, le souci des créateurs et des couturiers de gérer leur image de manière parcimonieuse, de distribuer leurs interviews au compte-gouttes, évoque la pratique du «chiar­oscuro». Cette manière de se mettre en lumière tout en restant dans l’ombre. Nicolas Ghesquière m’a offert son temps et quelques confidences avec beaucoup de générosité, m’épargnant le souci d’aller en quête de ses secrets. Dans une rare interview, on découvre la trajectoire de cet autodidacte acharné qui envoyait ses dessins de mode depuis Loudun en Poitou-Charentes comme autant de bouteilles à la mer. Il y eut heureusement de belles mains pour les recueillir. Un destin peu envisageable aujourd’hui, époque où l’on élit les élus.

Le partage d’images diverses prises aux quatre coins du monde et diffusées instantanément sur Instagram y est sans doute pour beaucoup dans ce grand melting-pot qui émerge sur les podiums de toutes les fashion weeks. Le goût d’une minorité ne s’est pas mondialisé, comme les dirigeants de certaines grandes marques auraient pu le souhaiter: c’est au contraire le goût du monde qui est venu à nous. La multiplication des fashion weeks, le souci d’une certaine éthique qui s’ajoute à l’esthétique, le respect de traditions techniques et ethniques, tout cela participe à métisser les propos. «Aujourd’hui, grâce à Internet, il n’y a rien de plus facile que de cliquer sur un bouton depuis sa maison en Europe et d’acheter une pièce dessinée par un créateur niché dans une petite ville de l’Inde», relève Karishma Shahani Khan, jeune créatrice formée à la London School of Fashion, qui a fondé la marque Ka-Sha en Inde en 2011. Depuis l’avènement du site de luxe Net-à-Porter, la mode a appris à voyager dans le cyberespace.

Le monde va vite, la mode un peu moins (je ne parle pas de la fast fashion, qui élude la longue phase de la création pour s’en tenir à celle plus rapide de la copie souvent servile). Il faut du temps pour concevoir une collection. Il est difficile de faire naître l’imprévisible tous les trois à six mois. Les grandes maisons qui ont des lettres, et des archives, et des moyens, se battent sur le terrain de l’unicité, puisant dans leurs savoir-faire ce qui pourrait faire la différence. Pas étonnant dès lors que de plus en plus de marques se mettent à la customisation et à la demi-mesure: on vit une époque où l’on personnalise jusqu’à son café «tall-decaf-caramel-macchiatto-extra-dry». Le partage d’images exhumant la beauté du passé sur les réseaux sociaux les assiste de manière involontaire dans leur démarche: la mode a une histoire, elle est née bien avant Internet, et la Toile a le bon goût de s’en souvenir.

Si nous sommes ce que l’on porte, nous sommes devenus un vestiaire à choix multiples et strates successives. Une sorte de QCM dont on réinventerait les questions chaque matin.

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