Le Temps: Qu’avez-vous ressenti quand vous avez commencé le tournage dans ce palais?

Claudia Cardinale: C’est un endroit merveilleux où nous avons beaucoup tourné. Luchino Visconti le magnifiait en le décorant de bouquets de fleurs fraîches, de bougies. L’ensemble était sublime, car tout était vrai et renouvelé tous les jours.

Vous étiez très complices?

Une rencontre magique, oui. J’avais un petit rôle dans Rocco et ses frères et au moment du tournage de la scène de boxe il a pris le mégaphone et a hurlé: «Ne tuez pas la Cardinale!» J’ai compris que je ne lui étais pas indifférente. Il m’a en effet choisie pour interpréter Angelica dans Le Guépard. C’était un homme très élégant avec qui j’ai toujours eu un rapport merveilleux, et unique, car il n’aimait pas beaucoup les femmes.

Y a-t-il quelques anecdotes dont vous vous souveniez lors du tournage au palazzo Gangi?

L’une d’elles est un peu dramatique, oui. A la fin du tournage de la scène du bal, mon corset était tellement serré qu’il y avait du sang autour de ma taille. Quand Luchino m’a demandé: «Mais pourquoi n’as-tu rien dit?» Je lui ai répondu: «Mais parce que je suis Angelica!»

Comment se sont passées les relations avec Burt Lancaster?

Les gens ne concevaient pas que le cow-boy Burt Lancaster puisse jouer le prince. Pourtant il est extraordinaire dans le film. Il a apporté au rôle une telle intensité! Notamment quand il découvre qu’il est amoureux d’Angelica, dans le jeu des regards avec Alain…

Qui a dessiné la robe que vous portiez pendant le bal?

Toutes ces robes sublimes sont de Piero Tosi. Nous avons fait de nombreux films ensemble, je considère qu’il est le plus grand.

La robe que vous portiez était spectaculaire…

Celle du bal et toutes les robes sont vraiment magnifiques. Les habits étaient fabriqués par Tirelli et tout ce que je portais en dessous était d’époque. Comme le petit sac Cartier avec des perles. A l’intérieur, il y avait un carnet de bal datant de 1880. On ne le voyait pas, mais il était là. Il m’a été ensuite offert par Luchino. J’ai eu la chance de travailler avec les deux monstres sacrés du cinéma italien Fellini et Visconti. Fellini n’avait pas de script alors qu’avec Visconti c’était comme faire du théâtre, il était très perfectionniste. Les deux extrêmes, mais quels génies!

Etes-vous retournée depuis au palazzo Gangi?

Je suis retournée récemment à Palerme, mais le palais n’était pas ouvert ce jour-là.

Martin Scorsese a réalisé une nouvelle version restaurée et inédite du Guépard. La version que souhaitait Luchino. Elle dure trois heures. J’ai rencontré Martin. Il m’a dit que sa famille était originaire de Sicile et c’est pour cela qu’il a voulu faire cette nouvelle adaptation avec la cinémathèque de Bologna. Lors de la présentation du film à Cannes, Delon était à côté de moi. Les larmes aux yeux, il m’a dit: «Claudia, nous sommes les seuls survivants.» Nous avons découvert beaucoup de scènes que l’on ne connaissait pas où nous sommes en train de nous embrasser. Luchino me disait à l’oreille: «Claudia, je veux voir la langue lorsque tu l’embrasses.» Mais nous ne l’avons jamais fait…