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Mode

Coco Chanel, un air de bonheur sous les tropiques

Début mai, Singapour accueillait le défilé Croisière 2013-2014 de Chanel. Une collection et un court-métrage signés Karl Lagerfeld rendaient hommage à la couturière, qui ouvrait les portes de sa boutique de Deauville il y a cent ans

Le soir est tombé, mais pas la température. Il fait 35 degrés et une douce moiteur dans Palm Court, la cour intérieure du Raffles. Les vérandas, les colonnes, l’architecture coloniale de l’hôtel mythique fondé en 1887 évoquent un temps où la Grande-Bretagne régnait sur un quart de la population du monde. S’il n’y avait les gratte-ciel alentour pour servir de repères chronologiques, on se croirait revenu dans le ­Singapour de Joseph Conrad et de Rudyard Kipling. Sauf que, pour quelques jours, Singapour est avant tout celui de Chanel.

Le Raffles, donc, et ses jardins, dans la soirée du 8 mai. Sur un écran passe Once Upon A Time…, un court métrage en noir et blanc réalisé par Karl Lagerfeld, tandis que les invités sirotent avec nonchalance un Singapore Sling. Le film raconte l’ouverture de la boutique de Mademoiselle Chanel à Deauville en 1913, avec Keira ­Knightley dans le rôle de Coco et Clotilde Hesme dans celui de sa tante Adrienne. Tout y est: le store marqué Gabrielle Chanel en lettres capitales noires sur fond blanc, les chapeaux, les canotiers, dans les vitrines, la fameuse tu­nique ceinturée en lainage que s’était confectionnée Chanel à l’époque. Boy Capel, aussi, l’amant aimé qui lui avait ouvert une ligne de crédit auprès de sa banque, la Lloyds, trois ans plus tôt afin qu’elle puisse installer son atelier de modiste au 21, rue Cambon.

«Nous ne fêtons pas un anniversaire, souligne Bruno Pavlov­sky, président des activités mode de Chanel. Ce film est un clin d’œil à ce succès extraordinaire, au travail de Mademoiselle Chanel, repris, complété, modernisé, interprété par Monsieur Lagerfeld. Ils ont beaucoup de points communs, une même posture par rapport au monde. A l’époque, il n’y avait ni télé, ni Internet, mais Coco Chanel s’inspirait de son temps pour se projeter dans le futur. Avec les moyens de communication qui existent aujourd’hui, Karl a une attitude similaire. Elle a créé beaucoup de choses, mais si celles-ci continuent d’exister, c’est parce que la façon dont Karl les restitue est tout aussi forte.»

Le court métrage que signe Karl Lagerfeld tient autant de l’autofiction que de la biographie. Il parle de lui en parlant d’elle, de sa manière d’utiliser tout ce qui lui passe sous les yeux pour le réinventer. «Que Gabrielle Chanel se soit inspirée des vêtements de ses clientes, de ceux du duc de Westminster, ou de Boy Capel, ce n’est pas très important, poursuit Bruno Pavlovsky. Ce qui compte, c’est cette capacité qu’elle avait de sentir, d’emprunter à tout le monde pour le restituer à sa façon, et c’est une posture que l’on connaît bien chez Chanel.»

Le lendemain, jeudi 9 mai, sous les étoiles, à Loewen Cluster, sur la colline de Dempsey. Les équipes mandatées par la maison ont travaillé plusieurs mois pour ré­affecter cette ancienne garnison désaffectée, pour faire pousser de l’herbe là où ce n’était que friche. Des mois d’efforts pour donner l’illusion d’un lieu élégamment décati.

Lorsque le défilé commence, on la reconnaît: la tunique en tricot avec ses poches plaquées, sa profonde échancrure et son bavolet, que portait Coco Chanel sur une photo datant de 1913 et reprise dans le film vu la veille. Elle a été redessinée, bien sûr, et au lieu d’une jupe longue, elle se porte sur un pantalon fluide. Mais soudain, cette tunique qui a 100 ans est d’aujourd’hui, de demain, de toujours. Elle devient désirable.

Au fil des passages, on reconnaît tous les codes de la maison: une marinière brodée, des perles en cascade, une minaudière en forme de bouteille de No 5, des tweeds légers. «Faire quelque chose qu’elle n’a jamais fait, mais que les gens peuvent identifier, c’est ça l’idée, c’est ça mon job», dixit Karl Lagerfeld. Plus le défilé avance et plus l’on pense à la jeune femme qui s’inspirait de tout: du sweater ou des jodhpurs d’un lad, d’une casaque de jockey, des marinières des pêcheurs d’Etretat… Contrairement aux couturiers de l’époque qui entravaient le mouvement, Gabrielle Chanel pensait que la femme en villégiature devait s’habiller pour pouvoir bouger, faire du sport. Elle a fait grand usage du tricot, puis du jersey, pour créer des vêtements fluides. Ce que le couturier Paul Poiret, son concurrent, appelait «la pauvreté pour milliardaire». «Le jersey ne servait alors qu’aux dessous; je lui fis les honneurs de la surface», dira-t-elle.

On retrouve cet esprit sport chic avant l’heure dans une tenue de joueuse de cricket avec son pull au V profond porté sur une chemise blanche. Et pour accompagner un été qui n’en finirait pas, des vestes de popeline blanche sous dentelle noire, «le nouveau smoking», selon le couturier, des pantalons larges et fluides, des jeans évasés à taille haute qui ­seront sans doute l’une des pièces phares de l’hiver prochain. Mais peut-on parler d’hiver à Singapour? «Il n’y a que deux saisons, ici: «inside» et «outside», dehors et dedans», s’amuse une cliente. ­Dehors, c’est l’été tropical toute l’année, dedans, c’est l’éternel automne généré par l’air conditionné.

La bande-son du défilé, signée Michel Gaubert, réveille quelques souvenirs chez les plus que quarantenaires: Kid Creole and the Coconuts. «Il fait beau, il fait moite. Je me suis retrouvé dans cet endroit et j’ai imaginé ce que serait une ambiance coloniale moderne», explique le designer sonore.

Le make-up artist Peter Philips avait volontairement forcé sur l’eye-liner: une large banane noire sur la paupière supérieure, la même en bleue sur l’inférieure, donnait aux filles un air entre Cléopâtre et Siouxsie Sioux, sous leurs franges de cheveux rabattues sur l’avant, un mélange des années 60 et 80. Histoire aussi de ne pas se laisser aller à la nostalgie, sentiment que Karl Lagerfeld abhorre.

Cela faisait des semaines que l’annonce du défilé Chanel bruissait sur les réseaux sociaux: «Singapour is going crazy for this» («C’est la folie à Singapour»), ­lisait-on sur Instagram. La ville entière attendait ce défilé Croisière quand bien même seules 1200 personnes avaient été conviées, dont plusieurs centaines de journalistes, invités par la maison. Deux défilés pour être exact. Le premier était réservé aux clientes, qui ont réservé une standing ovation au couturier à l’issue du show, se ruant sur le podium pour le prendre en photo avec leur iPhone. Du jamais vu lors d’un défilé. Les mannequins avaient de la peine à se frayer un passage parmi la foule. «Cette partie du monde, c’est là que les gens aiment le plus la mode. C’est poli de venir à eux, puisqu’ils viennent vers nous», explique Karl Lagerfeld face à la caméra du magazine Vogue.

«Singapour est un hub et nous permet de toucher un public très différent: une clientèle locale, mais aussi celle qui vient d’Inde, d’Australie, de Chine, explique Bruno Pavlovsky. Le fait d’être venus défiler ici est un signe important que l’on donne à nos clientes de cette zone du Sud-Est asiatique où l’on reste encore tout petit. Nous ouvrons des boutiques en Australie, nous en avons quatre en Thaïlande, une à Kuala Lumpur, à Djakarta, au Vietnam. C’est un marché qui est en train de se créer. Notre challenge est d’amener la cliente vers la création, le prêt-à-porter. On a besoin de faire vivre cette notion de maison de mode dans ces pays où l’on est en train de s’installer. Des produits à durée de vie beaucoup plus courte que la haute horlogerie, ou la haute joaillerie.»

Le court métrage Once Upon A Time… se termine sur cette réplique de Vita Sackville-West: «J’adore cette nouvelle créatrice Chanel. Je me demande ce que ce sera dans cent ans?» On se le demande…

Lire: «Coco Chanel», Henry Gidel, Grandes Biographies, Flammarion, décembre 1999.

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Gabrielle Chanel

«Le jersey ne servait alors qu’aux dessous;je lui fis les honneurs de la surface»
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