florilèges

Au cœur de la tulipe noire

Le dessin botanique est un art précieux qui requiert à la fois talent, patience et humilité. Comment saisir la beauté fugitive d’une fleur avec des couleurs sur du papier? Rendre son velouté, son parfum, l’illusion de la vie tandis que la fleur, elle, est en train de perdre la sienne? Nous avons tenté l’aventure. Récit d’une quête faite de doutes et de lumière et éloge à la beauté d’une nature inimitable

Quelque part en douce France, une fleur attend son portraitiste. Elle ne le sait pas encore, nous ne nous sommes jamais rencontrées. C’est demain que nous nous choisirons. Ensemble nous tenterons une aventure, un voyage, cinq jours pour une traversée du miroir des apparences en quête de cet essentiel qui relie et anime toute chose.

Sous un ciel balafré de gris, le train file à travers les paysages qui me séparent de ce rêve: plonger dans la couleur et en ressortir avec une image qui contiendrait à la fois le velouté, le parfum, la force de vie d’une mystérieuse inconnue. La peinture, comme la poésie, est une folie. Par quel bout la saisir, où la trouver, cette amie des jours de pluie comme de lumière? Aujourd’hui, c’est en Normandie qu’elle m’appelle, à l’instigation de Béatrice Saalburg, maîtresse dans cet art, et sans qui rien de tout cela n’aurait eu lieu1.

Encore quelques kilomètres à travers champs, et, au creux d’un vallon, au bord d’un canal boisé, surgit le lieu où nous logerons et travaillerons: Les Fabriques d’Outrelaise2. Une demeure d’un autre temps, d’un autre monde, où tout n’aspire qu’à la volupté des choses belles et authentiques. On se croirait en plein conte. Pourtant la réalité est là, qui nous demande de nous poser, avec nos bagages d’aquarellistes botanistes: crayons, gommes, papiers de toutes sortes – à croquis, calque ou aquarelle, collant ou absorbant – couleurs, palettes, pinceaux, loupe, compas à pointes sèches, support à pinces, lampe et bocaux…

Après une brève introduction sur les florilèges et leur histoire nous reprenons la route. Non loin des plages du Débarquement se love un jardin à la beauté singulière, qu’il sera question d’honorer en illustrant ses plantes les plus emblématiques. Le printemps est tardif cette année, le soleil n’est pas de la partie. Un grand point d’interrogation se profile: qui sont-elles, ces belles en attente de se faire portraiturer? Pas de quête artistique personnelle ici, autre que la confrontation à l’absolue, l’impossible beauté de la nature. Difficile à reproduire en tout cas, dans toutes ses invraisemblables dimensions. Impossible n’est pas français, dit-on? Qu’à cela ne tienne, Catherine Watters3, enseignante émérite en aquarelle botanique, est venue de Californie pour nous guider dans notre quête de cet art éclos à la Renaissance, à ce tournant fondamental dans la manière de représenter la nature.

Mais revenons à nos bulbes et autres sujets de saison. Au jardin de Brécy4, il s’agit de faire de la reconnaissance. Je passe mon tour devant les hellébores, trop hivernaux, j’ignore, non sans les humer, les jacinthes et les narcisses pourtant joyeux dans leurs robes vives. Je cherche encore celle qui me fera traverser vers cet ailleurs encore inconnu, m’invitant à dépasser mes peurs et mes doutes jusqu’à l’ultime communion où main, papier, couleur, fleur et regard se confondent.

Entre les allées de charme à peine reverdies, au pied d’un mur abrité le voilà, cet obscur objet de mon désir, la Black Parrot, qui sous un nom de pirate cache un cœur romanesque: une tulipe noire. Une pure folie de débutante qui se révélera être une gageure de tous les instants. Pour l’heure, ma tâche première ­consiste à la photographier dans son élément avant d’en cueillir un ou deux exemplaires. Une fois le précieux prélèvement effectué et préservé pour le transport, retour par le plus court chemin à la table de travail. Le matériel est alors mis en place, la star est savamment placée devant un fond noir pour mieux la révéler. A partir de là, le but sera de parvenir à une ressemblance qui soit tout sauf fortuite ou involontaire. C’est de cette préparation sans faille que dépendra le succès de l’entreprise. Il faut faire vite: à l’instant où la fleur est coupée, un chronomètre invisible s’est enclenché, à nous de tout noter, de tout relever avant l’irréparable outrage du temps à sa chair délicate.

Il faudra des heures de travail pour venir à bout du tracé et de la mise en page de ces pétales sombres qui s’ouvrent et se contorsionnent là où j’aurais voulu qu’ils restent tranquilles, m’obligeant à recommencer encore et encore. La première tulipe choisie ne s’ouvre pas sous les meilleurs auspices, sa forme est décevante, je saisis sa voisine dans le vase de réserve, où elle s’épanouit irrésistiblement puis glisse une nouvelle feuille sur le premier dessin. Une grande respiration et je repars de zéro. Un jour pour rien ou presque, alors que nous n’en avons que quatre. D’autres ont déjà attaqué la couleur mais qu’importe, je replonge dans le labyrinthe des pétales. Lorsque le dessin est enfin prêt, je peux le transposer sur le support définitif, une feuille de papier chiffon 300 g/m2, lisse comme de l’ivoire.

Et soudain Dieu dit (en l’occurrence Mrs Watters): «Que la couleur soit!» Un bref moment d’angoisse mêlé d’anticipation joyeuse; on bascule dans un autre univers. A l’aide de color strips, telles des bandelettes de parfumeur, nous éprouvons les teintes à même la belle. Jamais plus de deux ou trois couleurs à la fois, une teinte de base pour la fleur, une autre pour les feuilles, plus les nuances de valeur en ombre. Et je comprends soudain ce que peindre une fleur sombre veut dire. Comment rendre le noir de cette tulipe qui n’a de noir que le nom? Pour les conseils du maître, j’attends mon tour sagement. Et puis je m’exécute en m’abandonnant à ce subtil mélange d’aplomb, de patience et d’humilité, défiant la révolte et le découragement qui menacent à chaque soupir.

Avec admiration, je pense aux moines enlumineurs, qui préparaient eux-mêmes leurs mixtures à partir de pigments de toutes sortes. Aujourd’hui, on les trouve déjà prêtes, en tubes ou godets, tout un univers à apprivoiser. Après un premier lavis très léger, le tea wash, la couleur sera posée presque à sec, à tout petits coups de pinceau. Observation, persévérance, silence intérieur… Peu à peu, les pétales s’incarnent. Mais comment, que quelqu’un me dise comment rendre justice au velours profond de ces gorges végétales? Et la partition des plis et replis sur laquelle la lumière joue sa musique? Et la tige, simple paille colorée en apparence, qui à elle seule tient la fleur et la nourrit: allez lui trouver la tenue, le volume et la transparence justes, pour que la sève accepte de monter incognito! Et les feuilles, ah les feuilles… Trouver le bon vert, en mettre juste assez, mais pas trop, pour ne pas les aplatir, marquer les veines sans qu’elles aient l’air d’être peintes, c’est-à-dire grossièrement imitées, puis tout à la fin, les couvrir d’une cire délicate…

Il me faudra encore bien des heures d’intense concentration, avoir percé de grosses bulles de fatigue et de doute pour avoir enfin la sensation de progresser. Vers quoi? vers qui? Je ne le sais pas encore, le seul chemin étant celui qui mène à un équilibre des forces en présence: celles de nos natures respectives. Le modèle mène sa vie propre et semble même reculer comme pour mieux me faire avancer.

C’est pour finir dans les tréfonds de nos petits arrangements avec la vie que s’est jouée la partie. Le programme, au départ ludique, devient monacal: dès la première tartine avalée, jusqu’aux dernières lueurs du soir, nous sommes vissées à nos chaises, à nos loupes et à nos pinceaux minuscules. Le torticolis et le mal de dos ont commencé à nous mordre. On entendrait les araignées tisser leur toile s’il ne pleuvait des cordes à l’extérieur. Et puis soudain, le soleil ressurgit. Je profite de la brève pause déjeuner pour marcher un peu. Je me dirige vers le fond du parc où paît un jeune âne. Quelques instants volés au temps, étendue dans le pré détrempé, à regarder filer les nuages sur le bleu du ciel, histoire d’étirer ma nuque et mon regard. Mais l’heure tourne et ma belle au cœur sombre m’appelle.

Je replonge dans les eaux profondes de la concentration, presque en apnée, là où ni le froid (il fait cru dans la Grande Galerie, mais la lumière y est parfaite) ni la faim (quoique les fumets de la cuisine nous réconfortent plus qu’ils ne nous distraient) ne parviennent à nous faire flancher. Nous sommes ailleurs, de l’autre côté du miroir des apparences. L’envie de terminer et la fin du stage qui approche nous portent comme ces sportifs en bout de course, une sorte d’état de grâce, où la fatigue n’a pas prise. Quelques retouches encore, les bords ne sont jamais assez nets, les ombres assez soutenues ni les détails assez fins.

Le sablier du temps s’est vidé, ce soir nous retournons à Brécy pour présenter le fruit de notre labeur. Au-delà de la méditation sur la beauté de la nature et l’impossible tâche de la reproduire, confrontés à la fragilité de la fleur comme à sa force de vie au-delà du pieux secret de ses pistils, ce fut l’histoire d’une rencontre des êtres devant l’autel de la nature et de l’art. En cinq jours, nous nous sommes laissé absorber par le mystère en action. Un luxe inouï pris sur le temps prosaïque et routinier. Pourquoi? Pour qui? Juste pour le plaisir de se dépasser et puis d’en garder une trace, aussi imparfaite soit-elle, où artistes, jardiniers, hôtes, maîtres, élèves et amis nouveaux se seront serré la main dans un projet de célébration commune.

Dans nos cartables, une fleur plus ou moins terminée, seul témoin visible de cette traversée vers les ultimes profondeurs de nos réalités confondues.

1. Béatrice Saalburg, www.peinturebotanique.com2. www.outrelaise.com3. www.catherinewatters.com4. www.parcsetjardins.fr/basse_normandie/calvados/jardins_du_ch_teau_de_brEcy-84.html

une confrontation à l’impossible beauté de la nature

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