Pousser la porte d'une libraire spécialisée dans le livre ancien. Humer le papier. Feuilleter des premières éditions, des illustrations Art nouveau et Art déco, des textes, des planches.

A L'Exemplaire, dans la Vieille- Ville de Genève, Catherine Tabatabay-Schmitt expose des trésors de l'iconographie de mode. Des éditions d'un temps qui avait encore du temps - le début du XXe siècle - et l'ambition, alors nouvelle, de diffuser la mode. Des collections complétées à force d'heures à chiner et d'années de vente aux enchères, qui sont des trésors de l'histoire du vêtement.* Des revues, des albums, des almanachs, tous français, qui témoignent d'un âge d'or où la couture et l'illustration évoluaient ensemble. Du début du XXe siècle aux années 30, avant que la photographie ne prenne le dessus, que les magazines se popularisent puis se mondialisent, les illustrateurs faisaient la couleur du temps. Ils s'appelaient Paul Iribe, Georges Barbier, Georges Lepape, Guy Arnoux ou Charles Martin.

«Des célébrités de leur époque, qui étaient les piliers de revues très luxueuses. Ces illustrateurs avaient un peu le rôle des grands designers aujourd'hui», raconte Catherine Tabatabay-Schmitt.

C'était le temps, par exemple, de Paul Poiret, qui a mis le vêtement au milieu des arts déco, voire des beaux-arts, comme l'élément portatif d'un tout esthétique. Le couturier français est le précurseur de la couture telle que pratiquée aujourd'hui. Habiller des people pour faire connaître ses modèles, il l'a fait. Présenter ses collections lors de happenings, il l'a fait. Proposer des collections pour enfants aussi luxueuses que celles des femmes, il l'a fait. Décliner sa marque en produits dérivés, en meubles, en parfums, il l'a fait. De 1903 à la crise de 1929, qui l'oblige à fermer boutique, Poiret a vêtu des femmes de luxe comme des odalisques ou des nymphes néoclassiques, avec des plissés et des pierreries qui font pâlir les filles de 2007. D'ailleurs, New York redécouvre Paul Poiret en grande pompe, avec une exposition qui lui est actuellement consacrée au Metropolitan Museum**.

Les robes de Poiret sont dans les musées. Mais les revues qui les présentaient sont visibles à Genève. Les titres valent déjà leur pesant de guimauve: Le Bonheur du jour ou les Grâces de la mode (1924), recueil de planches aquarellées de Georges Barbier, rehaussées d'or et d'argent. Du même Barbier, on peut découvrir les cinq volumes de Falbalas et Fanfreluches, collection de 60 planches où rayonne l'esprit Art déco, les coupes garçonnes, les éphèbes et les papiers peints orientalistes.

Paul Iribe, star des illustrateurs, a laissé sa marque sur le flacon d'Arpège, le parfum de Lanvin. Il laissera aussi des meubles pour Coco Chanel. Mais, avant cela, il avait été choisi par Paul Poiret pour dessiner et réinterpréter ses robes, en 1908. Un travail de fou, où chaque couleur était travaillée au pochoir, le tout en 250 exemplaires à distribuer aux bonnes clientes qui pouvaient alors passer commande au couturier... Un catalogue similaire pour Poiret a été réalisé par Georges Lepape en 1911, présentant vêtements, bijoux en laine (tiens, déjà), turbans et accessoires en passementerie (tiens, déjà).

Parmi ces illustrateurs et couturiers, concepteurs d'objets, coloristes, prescripteurs de tendances avant la lettre, beaucoup ont collaboré à ce qui faisait référence dans le domaine entre 1912 et 1925: la Gazette du Bon Ton. Une revue de luxe qui a tenu 70 numéros, rassemblant près de 600 planches de croquis et dessins, et que la librairie genevoise vend, complète et intacte, pour 75000 francs. L'objet le plus cher, et de loin, de cette exposition de «gravures de mode» qui affolent de plus en plus les musées et les collectionneurs.

*Exposition «En habillant l'époque, 1908-1926». Librairie L'Exemplaire, rue du Perron 12, à Genève. Lu-ve de 14 à 18h. Jusqu'au 1er juin. 022/310 84 65. http://www.lexemplaire.ch

**«Poiret: King of Fashion». Metropolitan Museum of Arts, New York. Jusqu'au 5 août. http://www.metmuseum.org