micro-collection

La combinaison de Brigitte

Aurélie Saada et Sylvie Hoarau, les égéries de Gérard Darel, ont conçu une collection capsule minimaliste pour la marque parisienne. Sur la terrasse de l’hôtel Amour, les chanteuses reviennent sur leur amitié fusionnelle, leurs influences «seventies», leurs chansons qui racontent leur vie et leur amour des vêtements «vintage»

Brigitte. Un seul prénom pour deux filles: Aurélie Saada et Sylvie Hoarau, deux chanteuses dont la carrière solo patinait dans le couscous avant qu’elles ne se rencontrent en 2007 et comprennent que le talent de l’une avait besoin de celui de l’autre pour mettre le feu aux poudres. Pow!

Brigitte. C’est un vrai prénom de femme, celui de plein de Françaises, de la boulangère à la Bardot. Avec leurs perruques, leurs robes vintage à paillettes, leurs voix sensuelles qui tressent des harmonies, elles ont créé deux bombes dégoupillées qui portent le même prénom.

Aurélie Saada, la blonde, et Sylvie Hoarau, la brune, ont construit un univers musical glamour pour chanter leur vie, joies et déboires compris, qui repose sur des lignes de basse seventies.

Le duo Brigitte a été nommé chevalier des Arts et des Lettres en juillet dernier. Cela a fait un peu jaser sur Facebook. Comme s’il fallait avoir publié son œuvre complet dans La Pléiade pour avoir droit à une reconnaissance ministérielle.

Leurs chansons parlent d’elles, de leurs ratages, de leurs petits arrangements avec la lâcheté, la vengeance, de leur grandeur et de leur complexité de femme. Elles parlent de nous aussi, forcément. Elles osent pas mal: en 2009, elles ont réussi à rendre Joe Starr hautement fréquentable en interprétant «Ma Benz» avec une langueur qui renvoyait les paroles sexistes du groupe NTM s’écorcher dans les paillettes. Dans leur bouche, cette chanson était presque devenue un manifeste de la libération du désir féminin. Presque.

Cette liberté d’être et de chanter, c’est ce qui a plu à Gérard Darel, qui les a choisies comme égéries. Elles ont d’ailleurs cocréé pour la marque une mini-collection capsule, à découvrir en boutiques en septembre, qui compte un seul look. LE look désirable: la bonne combinaison pantalon «flare» en jean dont on rêve toutes, avec le bon trench en laine et cachemire camel qu’on ferme avec une ceinture, deux besaces, deux capelines. Et voilà.

Elles m’avaient donné rendez-vous à l’hôtel Amour. Sans doute parce que l’amitié est une forme très subtile, très élevée de l’amour.

Le Temps: Il y a un monde entre l’univers sage de Gérard Darel et l’arrière Zoom zoom zen d’une Benz!

Aurélie Saada: Ce sont tous les paradoxes et la complexité du féminin. On ne trouve pas que c’est si éloigné que ça. On peut être la maman et la putain. On peut être maquillée, démaquillée, garçonne, femme fatale, profonde, légère…

Quand on vous a proposé d’être les égéries de Gérard Darel, vous avez dit oui tout de suite?

A.S.: On s’est vraiment posé la question de savoir si on allait accepter ou pas. Parce qu’on est d’abord musiciennes et que notre liberté est très importante: en termes d’image, on fait ce qu’on veut.

Qui vous a convaincues?

A.S.: On a rencontré les femmes qui travaillent pour Gérard Darel. Ce sont des super gonzesses! Je crois qu’elles ont eu l’envie de collaborer avec nous pour cette liberté-là, ce côté «on ose». Est-ce qu’il y a de l’audace dans ce qu’on fait? Je ne sais pas, mais en tout cas, il y a de la liberté. Et c’est ça qui les intéressait. C’est une vraie collaboration. On travaille main dans la main avec le désir de réaliser des choses ensemble. C’est ce qui nous a donné envie. On nous a laissées très libres, même dans le choix des images, celui des vêtements qu’on porte sur les photos, de la couleur, de la mise en page. En fait on a été sollicitées artistiquement sur tout! Et pour la collection capsule, on a fait exactement ce qu’on voulait. Et ça, c’est génial.

Vous avez signé une collection qui ne comprend qu’un seul look: une combinaison en jean et un manteau, deux sacs, deux chapeaux. Elle vient d’où, cette combinaison pantalon?

Sylvie Hoarau: C’est un mélange de plusieurs combinaisons qu’Aurélie possède. On a regardé ce qu’on aimait, quelle fermeture on voulait, à quel endroit, la longueur, la couleur… C’est la combinaison idéale, un mix de tout ce qui nous plaisait.

A.S.: En fait, on collecte beaucoup de pièces, on fait les brocantes, les marchés aux puces, les boutiques vintage. On passe notre temps à chiner, que ce soit de la vaisselle, du mobilier, des lampes, des vêtements. Et on possède énormément de combinaisons. Il y a celle qui fait de belles épaules, celle qui fait de belles fesses, celle qui fait de belles jambes… On a essayé de toutes les mélanger et de faire celle qu’on passe notre temps à chercher. La couleur du fil, la taille de l’ourlet à l’intérieur: chaque détail fait écho à ce que l’on aime.

Dans votre musique, il y a Diana Ross, des sons disco, mais aussi des arrangements sonores subtils, toute une culture musicale très riche des années 70. Est-ce qu’on parvient vraiment à se détacher de ces années-là?

S.H.: La fin des années 60 et le début des années 70, c’est vraiment un moment très particulier: les gens se sentaient libres, ils avaient le confort moderne, il y a eu la fameuse «libération de la femme», je le dis entre guillemets parce que…

A.S.: On avait l’espoir en tout cas qu’on allait être très, très libres…

S.H.: Alors que c’est un leurre. Mais en tout cas il y a eu cette espèce d’euphorie genre: «On est des femmes, on travaille, on est excessivement belles et on décide de nos vies.»

On retrouve cette dynamique dans la musique des années 70. On nous associe beaucoup à cette décennie à cause de notre fantaisie.

A.S.: Peut-être aussi parce qu’on se sert d’instruments qui étaient très utilisés dans ces ­années-là, les harmonies de voix aussi.

S.H.: Et puis on est nées dans les années 70.

Pour créer vos personnages, quelles femmes vous inspirent?

A.S.: La représentation de la femme dans les photographies de Helmut Newton nous inspire beaucoup. Cette espèce de femme puissante, sexuée, belle. La femme chez Guy Bourdin aussi, scandaleuse, sexy, avec ces couleurs hypnotiques. La femme sur les photos de Claude Nori: sa série sur les vacances en Italie où ces nanas arrivent en maillot de bain échancré et mangent des glaces à l’italienne avec des Gigi en tong derrière. On aime la femme chez Woody Allen, cette intellectuelle qui va porter des habits d’homme, Annie Hall qui va parler de désir, de sexualité, de philo, de psychanalyse… En fait c’est un mélange. On aime la femme chez Cassavetes, celle qui s’abandonne, celle qui perd la tête, celle qui fait des pâtes pour une assemblée d’hommes et puis qui va craquer dans la cuisine parce que c’est pas ça qu’elle veut dans la vie. Celle de Jacques Demy qui est faussement légère, qui porte des robes à paillettes et qui danse même si elle est triste. Ce sont tous ces paradoxes-là, cette féminité-là qu’on essaie de mélanger. On a envie de cette pluralité. On a été élevées par des nanas incroyables qui sont belles, fortes, indépendantes, qui se sont débrouillées toutes seules parce qu’elles ont été lâchées par leurs hommes. Elles ont élevé leurs enfants dans l’amour et la maternité et puis en même temps elles sont sexy, brillantes. Je crois que c’est aussi pour nos mères que l’on a envie de tout ça. Ce n’est pas juste de la musique je crois, ce qu’on fait.

Assises à cette table, vous me semblez très différentes l’une de l’autre. Mais quand je vous regarde chanter ensemble c’est comme si Brigitte était une entité bicéphale qui crée un facteur de séduction puissance 2. Ça vient d’où?

A.S.: Je crois qu’on raconte aussi l’amitié dans ce qu’on chante. On raconte l’entraide, on raconte l’amour qu’on a pour les femmes, qu’on peut avoir pour son prochain.

S.H.: Il n’y a pas beaucoup d’exemples de femmes qui racontent l’entraide. On a plutôt en tête des images de nanas qui se crêpent le chignon alors que c’est anecdotique parce que la plupart du temps…

A.S.: elles s’entraident. C’est marrant parce qu’on devait faire une liste d’invités pour le jour où l’on va recevoir les insignes de chevalier des Arts et Lettres. On a donc fait la liste et en fait, dessus, il n’y avait que des filles! On est entourées de super nanas!

S.H.: Et je ne pense pas que ça mette mal à l’aise les hommes qui travaillent avec nous. Au contraire.

Il y a votre histoire d’amitié, mais il y a plus que cela dans Brigitte: deux personnes qui dégagent la même énergie mais de façon démultipliée. Comme si votre duo était un accélérateur.

A.S.: On a l’air très différentes l’une de l’autre, mais on a un grand dénominateur commun: on ne triche pas. Même si on porte des perruques et des robes à paillettes, ce qui est important pour nous c’est d’être vraies. La fantaisie vient se poser sur quelque chose de très réel. Nos chansons c’est notre vie. Nos textes, ce sont des choses qui nous sont arrivées. C’est très impudique, d’ailleurs, ce qu’on écrit. Il y a quelque chose de l’ordre de l’abandon. On lâche prise. On se laisse aller. On n’a pas 18 ans. On n’a pas 20 ans. Peut-être que ce qu’on exprime aujourd’hui on n’aurait pas pu le faire à cette époque-là, parce que dans ce qu’on raconte il y a notre vécu: nos joies, nos peines, ce qu’on sait de notre sexualité, de ce qu’on aime, du pouvoir qu’on peut avoir, de ce qui nous amuse, le fait qu’on sache que la vie passe, qu’elle est fragile et qu’il faut profiter maintenant. On ne fait pas de la neurochirurgie, on ne soigne pas les enfants malades. On fait de la musique et ça peut être léger, mais on le fait avec beaucoup de sérieux et de joie.

Vous avez chanté chacune de votre côté avant de créer Brigitte. Avez-vous analysé pourquoi le succès est venu quand vous avez été deux?

S.H.: Quand on faisait chacune de la musique de notre côté, ça ne marchait pas du tout. En tout cas pour ma part, il y avait quelque chose qui n’était pas cohérent: je dirais que l’énergie n’était pas placée au bon endroit. J’avais tellement envie que ça marche que ça ne pouvait pas fonctionner. Il y avait trop de choses pas naturelles, pas spontanées. C’est quand je me suis dit que la musique c’était fini, que j’allais arrêter, que j’allais faire autre chose que j’ai trouvé un vrai travail.

A.S.: Un vrai travail?

S.H.: C’est à ce moment-là qu’il y a eu notre rencontre. Et qu’on a décidé de faire un groupe ensemble. On s’est tellement encouragées, motivées, stimulées à être nous-mêmes et à faire ce qu’on aimait, sans se poser de questions, sans se demander si cela se faisait ou pas! Etrangement, être à deux nous a permis d’être nous-mêmes.

A.S.: On s’aime beaucoup, on aime l’autre. On aime sa fantaisie, on aime créer ensemble. On s’est choisies. On s’est libérées l’une l’autre, on s’est donné de la force, du courage.

On vous a posé mille fois la question «mais comment est née Brigitte»?

A.S.: Ben comme ça! Elle est née comme ça! On s’est rencontrées, on était très impressionnées l’une par l’autre, on a d’abord essayé de faire des petites choses ensemble. Elle a mis en musique des textes que j’avais écrits, ça s’est super bien passé. On se tournait un peu autour, comme deux chats qui se regardent. Puis un jour, on s’est dit: «Et si on essayait de faire des chansons ensemble?» On a commencé à écrire un premier morceau, puis nos voix se sont mélangées. Il faut savoir qu’écrire avec quelqu’un, c’est très impudique: c’est partager l’intime. On est nu quand on écrit. On s’est raconté notre réalité, nos vies, nos déboires, nos angoisses. On a pleuré dans les bras l’une de l’autre, on a ri dans les bras l’une de l’autre. Et puis ça nous a plu. C’est comme ça qu’elle est née, Brigitte: à force de construire quelque chose ensemble, en lâchant prise. En devenant au fur et à mesure cette espèce d’entité à deux têtes qui se parle, qui se regarde, qui s’aime.

La plupart des gens jouent un rôle, mettent des masques en croyant que personne ne le remarque. Vous, vous mettez des perruques mais vous êtes justes: on a l’impression que vous jouez à être vous en parlant des problèmes de Madame Tout-le-monde. Est-ce osé aujourd’hui de montrer qui l’on est?

S.H.: C’est marrant, des copines nous ont dit ça: «Vous êtes sur des talons, des robes à paillettes sur scène et en même temps on a l’impression que vous êtes en guenilles.»

A.S.: Les petites filles, quand elles enfilent une paire de chaussures trop grandes, une robe trop grande et jouent pendant des heures à être une princesse, une dame, une chanteuse, elles ne se déguisent pas: c’est elles, c’est leurs rêves, leur désir qu’elles incarnent. J’ai l’impression que c’est un peu pareil pour nous. On n’a pas de limites. Si on veut porter des robes, des plumes, chanter, c’est toujours de notre réalité qu’il s’agit. Nos textes racontent notre vérité, notre quotidien. J’ai eu un enfant, mais la difficulté de tomber enceinte, la peur de ne pas y arriver, c’est une angoisse taboue. Que celle qui n’a jamais eu cette peur-là, celle de ne pas être capable d’enfanter, se dénonce tout de suite! C’est très réel. Celle qui n’a pas eu peur de voir son homme partir avec une autre nana plus belle, plus mystérieuse, plus fraîche et de se retrouver seule avec les enfants, qu’elle se dénonce aussi! Celle qui a envie de rire et de s’enivrer, de sauter à la bouche de celui qui passe par là, qui n’a jamais fantasmé de le faire?

Dans les chansons en général, on raconte des choses jolies où la fin est toujours bien ou des histoires moches avec une fin de désespoir. Avec vous, on a le cœur attrapé parce qu’il est question de réel, à la fois noir et blanc et multicolore. Pourriez-vous chanter en monochrome?

A.S.: J’adore le théâtre de Tchekhov et j’ai même fait du russe au lycée à cause de lui. Je trouve qu’il y a ça dans son théâtre: quelque chose d’extrêmement gai et d’extrêmement désespéré. Mais quand c’est désespéré, c’est dit dans un éclat de rire. On n’est jamais aussi touchant que quand on essaie de retenir ses larmes et de sourire alors que c’est la catastrophe. C’est dans ces petits moments-là qu’on est le plus humain. Nos chansons sont faites de ces paradoxes-là. On adore les Rita Mitsouko parce que quand Catherine Ringer chante «Marcia Baila», elle chante le cancer et on danse tous! C’est ça la vie! Elle est faite de l’extrême profondeur mélangée avec une légèreté totale. Si c’est monochrome, il n’y a pas de mystère.

La perruque vous rapproche physiquement l’une de l’autre. Est-ce une manière de rendre visible l’amitié que vous vous portez?

S.H.: Oui, complètement. C’est tellement intéressant ce double! Tellement troublant! L’effet miroir, l’effet copie, l’effet rétinoïque qui se répète. On a mis du temps à comprendre à quel point le fait d’être identique était fort visuellement. On peut tout faire, tout être: blonde, brune…

A.S.: Puis la grande fantaisie de l’image que l’on projette nous permet d’être très sincères dans les textes qu’on écrit. Très terriennes.

Vous dites que vous chinez vos vêtements partout. Possédez-vous des pièces porteuses d’une histoire particulière?

A.S.: J’étais aux Etats-Unis et je lisais un livre de Julie Otsuka très joli, très poétique: Certaines n’avaient jamais vu la mer. Il parle de l’immigration des Japonaises en Californie au début du XXe siècle. Il est question de leur désenchantement ou de leurs joies. C’est plein de personnages féminins, leur rapport au Japon, au tissu, à la soie, aux kimonos. Et dans un marché aux puces américain, je suis tombée sur un très vieux kimono, sublime, le tissu était presque élimé. Il était d’une beauté! Avec ce kimono, c’était un peu de ce roman que j’achetais. Les vêtements vintage nous donnent envie parce que parfois ils nous rendent belles, parfois ils nous racontent quelque chose. On les met et on a l’impression de porter l’histoire d’une femme. Peut-être qu’elle a traversé l’océan, qu’elle est arrivée en Amérique espérant un monde meilleur et puis… est-ce qu’il était meilleur?

Avez-vous parfois le sentiment d’être dans leurs bras quand vous portez les vêtements de ces femmes d’avant?

S.H.: Quand la grand-mère de mon mari est morte, j’ai récupéré une partie de ses vêtements. Elle avait des petits débardeurs en coton tout rapiécés. Je me suis amusée un moment à les porter. J’avais l’impression qu’elle était un peu avec moi. J’avais beaucoup d’affection pour elle. J’ai l’impression que les vieux vêtements sont presque vivants, qu’ils sont habités, qu’ils tiennent chaud.

A.S.: Et puis qu’ils sont invincibles! Ils ont traversé le temps! Donc ils sont hyperforts!

S.H.: Plus forts que les autres!

(Et elles éclatent de rire.)

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